Artiste presque oubliée à sa mort en 1977, Lee Miller a retrouvé une seconde vie ces dernières années : expositions au début des années 2000, biopic sorti fin 2024, et surtout le travail patient de son fils et de sa petite-fille, qui gèrent les Lee Miller Archives — 60 000 photographies et négatifs exhumés du grenier de Farley Farm, sa résidence du Sussex.
C'est d'ailleurs en lien avec ces archives familiales qu'a été organisée la grande rétrospective de la Tate Britain en 2025, la plus ambitieuse jamais consacrée à l'artiste, et l'exposition photo la plus fréquentée de toute l'histoire de la Tate. Elle traverse aujourd'hui la Manche pour s'installer au Musée d'Art Moderne de Paris jusqu'au 2 août, avec quelques ajouts pour rendre compte de l'attachement de Lee Miller à la ville. Dès l'entrée, un grand visuel mural la montre en pleine séance photo devant le parvis du MAM. Long mais sans temps mort, le parcours (environ 250 tirages, extraits multimédia et publications d'époque) retrace une vie commencée devant l'objectif, comme mannequin pour les grands magazines américains, avant que Lee Miller ne prenne elle-même la caméra en main pour ne plus jamais la lâcher.
Plutôt qu'une hagiographie, l'exposition permet avant tout de prendre la mesure du talent de Lee Miller à travers un choix d'images saisissantes et richement expliquées. Initiée à la photographie par son père puis par Man Ray (qui contribuera aussi à son invisibilisation), elle découvre avec lui la solarisation et s'imprègne du surréalisme. Se révèle alors une portraitiste géniale, une photographe de mode capable de créer du rêve en temps de pénurie, mais surtout une photoreporter à la voix singulière, comme en témoignent ses récits du front publiés dans Vogue pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet épisode fondateur, dont la postérité retiendra la photo d'elle se lavant dans la baignoire d'Hitler au moment de l'entrée des Américains dans Munich, laissera des traces durables sur le reste de sa vie et de son œuvre.
De quoi pousser le visiteur à mesurer ce que la guerre fait à une femme, à une artiste. Le malaise s'installe, et culmine avec les photographies des camps de concentration prises au moment de leur libération. Des images qui ne laissent pas indemne, mais qui s'imposent comme un témoignage nécessaire, hier comme aujourd'hui. Une exposition vertigineuse, qui traverse une partie du XXe siècle par le regard d'une de ses grandes artistes, et rappelle ce que la photographie peut être : à la fois art et mémoire.

