Après sa rétrospective au musée du Luxembourg, revoilà Leonora Carrington à Paris. Et cette fois-ci, c’est chez Almine Rech, rue de Turenne, que ça se passe. L’artiste réalise ici sa toute première exposition personnelle à la galerie, qui se trouve face au casse-tête sans nom : devoir ranger cette artiste ultra-complexe dans une case. Surréaliste ? Trop réducteur. Peintre ? Pareil. Femme, peintre, Britannique, Mexicaine, écrivaine, sculptrice, alchimiste, sorcière en chef de son propre bestiaire… Leonora Carrington, c’est avant tout une multitude de couches qui expliquent toute la profondeur de son art. Alors plutôt que d’essayer de faire rentrer des ronds dans des carrés, Almine Rech, qui court du dessin à la peinture, de la sculpture aux masques et tapisseries, décide d’embrasser toutes les facettes de cette grande rêveuse. Et a surtout l’intelligence de ne pas raconter Carrington à travers un parcours limitant, à grands coups d’anecdotes biographiques. Elle préfère faire circuler les œuvres, les matières et les espèces. La grande joie de cette expo (gratuite, on vous le rappelle), c’est son aspect « écrin », ultra-confidentiel. C’est seul, dans l’intimité de ce white cube, que l’on déambule, les yeux rivés sur des œuvres qu’aucun élément de scénographie ne vient perturber, avec pour seul accompagnement le bruit de nos talons sur le sol bétonné.
Un espace qui permet à des pièces comme The Lovers (1987), El Laberinto (1991) ou La Naguala (1975), et leurs cohortes de chevaux, hyènes, oiseaux et créatures en pleine crise d’identité, de composer un écosystème à part entière, bien loin du simple petit cabinet de curiosités. Car bien avant que les questions écologiques, féministes ou posthumanistes ne s’imposent sur les plateaux télé ou dans les revues spécialisées, Leonora Carrington remettait déjà en question toutes les théories bien rangées de la pensée occidentale. Parce qu’avec elle, l’expression du merveilleux n’est jamais, ô grand jamais, un moyen de fuir le réel. Mais toujours, au contraire, une manière de lui retirer ses œillères. Et à une époque où l’on redécouvre (enfin) que nous ne sommes pas seuls au monde, ses chimères ont quelque chose d’assez fascinant.
Et c’est là toute la force de Leonora Carrington : nous faire croire que l’on vient observer un imaginaire joyeux, entre un brunch et un café frappé avec ses potes, et faire se retourner toutes nos croyances contre nous. Calée en plein Marais, la galerie semblait pourtant être un arrêt facile sur la route d’un samedi parisien. On entre pour voir des œuvres, faire deux/trois photos pour Insta… et l’on ressort avec l’impression d’avoir été légèrement transmuté. De vouloir tout remettre en question. Pas au point de devenir soi-même une hyène, certes. Mais assez pour se demander si, dans un monde obsédé par les catégories, les identités et les cases à cocher, la meilleure révolution ne serait pas encore d’envoyer tout balader pour célébrer qui l’on est, dans toute notre complexité.

