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Interview • 'Mister Babadook'

Time Out a rencontré la réalisatrice Jennifer Kent, à l'occasion de la sortie de son réjouissant premier film d'horreur au féminin

Lire notre critique de 'Mister Babadook'.

Time Out Paris : Bien qu'il s'agisse d'un film d'horreur, 'Mister Babadook' semble essentiellement traiter de la condition et de la psychologie féminines.

Jennifer Kent : Il m'importe en effet beaucoup de raconter les choses d'après une perspective féminine. Le cinéma est tellement fait du point de vue des hommes que les personnages féminins me semblent plus intéressants à explorer. Ceci dit, ce qui me motivait, c'était de réfléchir au refoulement, à la négation d'une part de soi-même auquel le personnage d'Amelia, l'héroïne, consent par sentiment de devoir. Et puis, comment faire ensuite ? Comment affronter une part de soi-même qu'on a voulu réduire, oublier...

D'une certaine manière, 'Mister Babadook', c'est le retour du refoulé...

Des spectateurs sont souvent surpris par la part psychologique du film, s'attendant plutôt à 'The Conjuring' ou 'Insidious'. Ceci dit, je suis très friande du cinéma d'horreur, je regarde tout ce qui se fait dans le genre. Ses mécanismes me sont familiers. Mais j'ai voulu rester au plus près de l'histoire de cette femme. De sa désintégration psychologique. Et du voyage à travers les ténèbres qu'elle doit entreprendre pour réussir à aimer son enfant.

La musique, qui est souvent une facilité du film d'angoisse, est ici traitée de façon presque soustractive. Elle semble amorcer un climat, mais pour mieux laisser la place à un silence oppressant. Là aussi, vous prenez un cliché à rebours.

Si j'envisage mes propres moments de peur ou d'angoisse, je me rends compte que le son disparaît de ma perception. La terreur a quelque chose de sourd, d'intérieur. Dans les films d'horreur, la musique a effectivement souvent tendance à surligner la peur, alors que le silence permet de renvoyer le spectateur à lui-même, à sa propre appréhension de l'angoisse. Cela le plonge dans un état d'insécurité beaucoup plus riche. Ou intime. Pour moi, le maître en la matière reste Hitchcock. Il travaillait toujours ainsi avec la musique. Prenez la fameuse scène de la douche dans 'Psychose' : elle est d'abord complètement muette, sans musique, ni autre son que ceux de la salle de bain, de l'eau qui coule... Ce n'est qu'au moment du meurtre que la musique entre en scène, avec les cordes stridentes de Bernard Hermann. Ce genre de procédés était une grande source d'inspiration pour 'Mister Babadook'.

Autre caractéristique du film : son rythme régulier, très progressif.

En effet, je n'ai pas non plus voulu jouer la carte classique d'un enchaînement de tensions et de détentes. Je vois plutôt la peur comme un crescendo, une montée en puissance, davantage que comme une succession de sursauts. Comme deux mains qui vous prendraient peu à peu à la gorge, méthodiquement, inéluctablement, jusqu'à vous faire suffoquer.

Régulièrement, Amelia regarde des films d'horreur à la télévision - ce qui confère d'ailleurs un petit côté méta à 'Mister Babadook'. Parmi ces films, on peut reconnaître 'L'Auberge ensorcelée' ou 'Un homme sans tête' de Méliès, qui était un grand inventeur en termes d'effets spéciaux artisanaux, bricolés.

Méliès était une énorme influence, bien sûr. En écrivant 'Babadook', j'ai pris le temps de revoir tous ses films : c'était une expérience extrêmement enrichissante. Méliès est un génie. Bien sûr, aujourd'hui on considère son cinéma comme très primitif, mais c'est précisément ce que je voulais retrouver, ce caractère artisanal, rêche, rugueux. Je voulais que les effets spéciaux restent artisanaux, faits à la main. C'est beaucoup plus réaliste et angoissant que n'importe quel monstre de quatre mètres en images de synthèse. On a donc travaillé en stop-motion, en tirant des bouts de ficelles. Ce n'était pas vraiment intellectualisé, c'est une simple intuition que j'avais à l'origine, mais 'Mister Babadook' me semblait appeler Méliès, dont les films ont quelque chose de profondément ludique, enfantin, mais paraissent également sinistres et inquiétants. Il suffit de jeter un œil à leurs titres...

Votre long métrage est aussi parsemé de clins d'œil à 'Shining' : à travers la fable des 'Trois Petits Cochons', les menaces proférées à travers une porte... Or, ces références ne semblent pas gratuites : l'angoisse à l'égard du modèle familial et du rôle de père, exprimée par le film de Kubrick, trouvant ici son écho au niveau féminin. A tel point que 'Mister Babadook' pourrait presque être vu comme un film sur l'angoisse d'être mère...

Absolument. Je tenais vraiment à traiter de la maternité. C'est un sujet très tabou, quasiment une institution : on attend d'une mère qu'elle soit naturellement aimante, dévouée jusqu'au sacrifice. Or, le film cherche à remettre en question ce présupposé, à le relativiser. Cela me paraît importait, car je n'ai jamais rencontré de mère qui ne culpabilise pas, à un moment ou à un autre, sur ses sentiments ou sur la manière dont elle s'occupe de son enfant. L'attente de la société vis-à-vis des mères est terriblement oppressante. A l'origine, je m'attendais d'ailleurs à des critiques concernant la conduite monstrueuse de la mère dans mon film, surtout de la part de femmes ayant un enfant. Mais à mon grand étonnement, beaucoup semblaient soulagées. Certaines m'ont même confié que le film les avait aidées à exorciser leur sentiment d'être des « mères indignes ». Il faut dire qu'on attend souvent d'une mère une attitude qui ressemble à celle d'une publicité pour de l'électroménager. Et rien de plus.

De même qu'on attend d'elles qu'elles se consacrent en priorité, voire exclusivement, à leur fonction maternelle. La frustration sexuelle d'Amelia est d'ailleurs explicite dans votre film.

Suite à la mort de son mari, Amelia a dû refouler sa douleur. Mais en cela, elle s'est coupée de toute une partie d'elle-même. L'amour sous toutes ses formes lui paraît désormais interdit. C'est cette répression du désir qui la mine et la conduit au bord de la folie. A vrai dire, il s'agit d'un sentiment personnel, mais je ne crois pas qu'on puisse appréhender l'intensité de l'amour, du bonheur ou du plaisir physique, si l'on ne fait pas d'abord face à sa part d'ombre. En ce qui concerne Amelia, il s'agit de la mort de son mari, dont elle doit réussir à faire le deuil pour vivre à nouveau pleinement. Mais en pensant qu'elle peut continuer à prendre sur elle, à encaisser les contraintes matérielles et psychologiques, elle devient à elle-même sa plus grande ennemie.

Lars von Trier a lui aussi récemment abordé les mêmes thèmes, dans 'Nymphomaniac'. Vous avez d'ailleurs travaillé avec lui en 2003, en tant qu'assistante sur 'Dogville'. Cette rencontre vous a-t-elle influencée ?

Lars et moi sommes très différents et je ne prétendrais pas le connaître intimement. Mais j'ai eu la chance de pouvoir suivre son travail au quotidien, sur la plateau de 'Dogville'. Je voulais absolument le rencontrer, car j'avais été très impressionnée, à l'époque, par l'honnêteté de ses films et du Dogme 95, qu'il pratiquait avec Thomas Vinterberg. M'intéressant déjà à la réalisation, je préférais travailler avec quelqu'un qui m'inspirait, plutôt que d'apprendre le cinéma  dans une école. Je lui ai donc écrit et il a eu la gentillesse de m'accepter comme assistante. Or, la chose qui m'a profondément marquée chez lui est son entêtement, sa détermination à suivre sa vision sans le moindre souci du regard des autres. Il faut avoir un caractère très affirmé pour réaliser un film personnel. Lui aussi a parfois recours aux codes d'un genre : la comédie musicale pour 'Dancer in the Dark', le fantastique dans sa série 'L'Hôpital et ses fantômes'... Mais c'est toujours avec une vision précise et personnelle, qu'il est capable de défendre à tout prix. Oui, si j'ai appris une chose de Lars von Trier, c'est bien à quel point il faut être têtu pour réussir à faire un film ! Pour moi, c'est un enseignement qui vaut toutes les écoles de cinéma.

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