Monde icon-chevron-right France icon-chevron-right Paris icon-chevron-right Une certaine tendance de la science-fiction dans le cinéma d'auteur

Une certaine tendance de la science-fiction dans le cinéma d'auteur

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Des auteurs - pas toujours spécialistes - s'emparent du genre comme ils traitaient auparavant la fiction réaliste, le polar ou le suspense.

Souvent inspirés par le cinéma de Terrence Malick, formel, introspectif et poétique, ils tendent tous vers une approche résolument différente de la science-fiction, qui comporte ses avantages et ses inconvénients. Qu'on aime certains de ces films ou qu'on les déteste, force est de constater que des traits communs relient 'Premier contact', 'Interstellar', 'Midnight Special', voire 'Gravity', derniers épisodes marquants d'une histoire de la SF au cinéma.

Intimité et claustrophobie

Nous l'avons dit, c'est le caractère introspectif des films de Malick qui imprègne fortement la nouvelle génération d'auteurs. L'intrigue se resserre sur quelques personnages à peine, isolés totalement du reste de l'humanité, voire tout simplement de l'arrière-plan direct. Là où 'Star Wars' insérait ses protagonistes au milieu de forces géopolitiques, Empire, Rébellion, etc., là où 'Alien' met en scène une héroïne et son équipe, ces films tournent autour d'une famille réduite à sa plus simple expression, des parents et un enfant unique. Déjà, l'excellent 'Signes' de Night M. Shyamalan (2002) ne présentait l'invasion alien que du point de vue d'un pasteur et ses enfants, un noyau que nous retrouvons dans à peu près tous les films cités plus haut.

A la différence près que Shyamalan s'attachait à recomposer une famille, tandis que tous les autres racontent une dissolution. Le père de 'Midnight Special' abandonne son fils, la linguiste de 'Premier contact' perd sa fille d'une maladie rare et se voit quittée par son mari. Dans 'Interstellar', Matthew McConaughey retrouvera bien sa fille, mais sous les traits d'une vieille femme mourante. Comme si sauver l'humanité entière nécessitait à chaque fois que le héros sacrifiât sa famille. Au plus près des personnages, la plupart des plans sont tournés dans des focales plutôt courtes, qui se rapprochent généralement de la vision de l'œil humain, de façon à renforcer l'impression d'intimité. 

 

La famille centrée autour de l'enfant bientôt perdu, thématique commune à 'Midnight Special', 'Premier contact' et même 'Interstellar'.

 

 

 

Lors de certaines séquences, la caméra va jusqu'à épouser totalement le point de vue subjectif du héros, si bien qu'une atmosphère claustrophobe se dégage, comme dans 'Gravity', où l'espace infini se resserre de manière oppressante autour de Sandra Bullock dès l'explosion qui la projette loin de sa navette. Idem avec 'Premier contact', dans lequel l'héroïne interprétée par Amy Adams paraît étouffer et retire sa combinaison afin de mieux communiquer avec les extra-terrestres. La famille de 'Midnight Special' vit quant à elle en vase clos et celle de 'Melancholia' (2011) de Lars Von Trier se retire en son château hors d'un monde finissant. En matière d'enfermement, difficile de faire mieux qu'une « cellule » familiale en d'autres termes, même si l'isolement permet aussi de survivre, à l'instar du cloisonnement dans la maison de 'Signes'.

Les avantages : Une expérience sensible décuplée, qui donne au spectateur la possibilité de se projeter. Surtout, on apprécie l'aspect quasi documentaire des scènes de début dans 'Premier contact', durant lesquelles les personnages rencontrent les aliens et apprennent à communiquer de façon très réaliste. De même, on adore la fin du monde hallucinante de 'Melancholia', banale et grandiose à la fois.

Les inconvénients : Le reste de l'humanité n'est aperçue que par écrans interposés, au fil de journaux télé et d'images mondiales de panique. Pire, la ville et les espaces urbains semblent étonnamment absents et lointains : la famille de 'Interstellar' et celle de 'Signes' vivent à la campagne. La linguiste de 'Premier contact' habite une maison au bord d'un lac. Ils sont d'une certaine manière déjà isolés, prêts à sauver l'humanité corrompue et veule des mégalopoles. Autre inconvénient, un scénario qui ne s'embarrasse pas toujours de subtilités pour se concentrer sur les relations humaines, celui de 'Midnight Special' confinant presque au néant.

 

La campagne, terrain de jeu privilégié de la science-fiction, chez Shyamalan.

 

 

Et chez Nolan dans 'Interstellar'.

 

 

Rotondité des formes et perte des repères spatiaux dans 'Gravity'.

 

 

 

Le temps et l'espace recomposés : un destin inexorable

Les spectateurs aiment tellement pester contre les paradoxes inextricables du voyage dans le temps que les réalisateurs continuent de s'y vautrer avec plaisir. Dans un premier temps, 'Gravity' a ouvert la brèche en cassant les repères spatiaux et en provoquant le vertige des sens. Mieux, le magnifique plan de Sandra Bullock en position fœtale sous-entend que l'espace reconstruit le temps, opérant soudain une renaissance pour la jeune femme. L'esthétique formelle du film a certainement inspiré Denis Villeneuve pour la séquence dans le corridor qui mène aux aliens. Ici, les personnages s'envolent presque et marchent à la verticale avant d'arriver dans la pièce où tout va se jouer. L'image est alors retournée, comme si notre cerveau n'avait pas encore remis à l'endroit ce que la rétine nous présente toujours à l'envers. Tout un symbole, car nous devrons faire le même effort avec le temps qu'avec l'espace, c'est-à-dire le prendre par l'autre bout. 

Dans 'Interstellar' et 'Premier contact', la notion du temps est cyclique ou du moins fluctuante. Dans le premier, les trous de ver permettent aux astronautes de voyager dans le temps et pour le second, le langage des aliens se conçoit comme une porte ouverte sur l'imbrication entre passé, présent et futur à l'intérieur d'un grand cycle. C'est en apprenant leur langue que Louise Banks parvient à percevoir l'avenir à travers des flashs. L'écriture des créatures extraterrestres se présente d'ailleurs sous la forme de cercles aux variables infinies, proches du symbole de l'Ouroboros, le fameux serpent mythologique qui se mord la queue. D'après certaines interprétations, ce dessin représente une forme de fatalité du temps à laquelle le serpent n'échappera pas. On pourrait largement en dire autant des films qui nous occupent.

 

L'écriture cyclique des aliens de 'Premier contact' ressemble aussi à des éruptions solaires.

 

 

 

A chaque fois, la clé de l'intrique se situe dans l'avenir, elle est d'ailleurs dictée par le personnage principal à lui-même (ou à un membre de sa famille) à partir du futur, tout comme le Terminator est envoyé dans le passé par celui qu'il est censé protéger. Ainsi, John Connor se sauve lui-même dans 'Terminator 2', et l'humanité reproduit peu ou prou la même chose dans 'Interstellar'. Tour de passe-passe aussi vieux que la SF, ce paradoxe temporel dit « de l'écrivain » permet de résoudre ex nihilo un problème, à l'aide d'un raisonnement tautologique qui lui aussi se mord la queue : un fait ayant déjà eu lieu dans le futur, il est obligé de se (re)produire au présent. C'est le rôle dévolu à la conversation avec le général Shang dans 'Premier contact', une facilité de scénario presque risible et aux enjeux inexistants, puisque le spectateur a bien saisi comment l'histoire finira. 

Les avantages : En rebattant les cartes du temps et de l'espace, les films s'affranchissent dans leurs meilleurs moments des formes anciennes de la SF et prennent un tour impressionniste ou vertigineux. Le film se reconstitue alors comme un puzzle aux pièces éparses.

Les inconvénients : Rien ne semble perturber la marche des personnages et de l'histoire, qui s'égaillent avec un doux fatalisme. Aucun rebondissement ou presque, c'est un scénario linéaire qui raconte une histoire cyclique. L'enfant de 'Midnight Special' prévoit le futur et ne dévie jamais de sa trajectoire. La linguiste de 'Premier contact' choisit d'accomplir le destin pourtant tragique qu'elle a entrevu - avait-elle d'ailleurs le choix ? Pas de libre arbitre ici, mais l'acceptation d'une fatalité. Dans 'Terminator 2' , Sarah Connor, elle, grave les mots « No Fate » (« pas de destin ») sur une table et lutte pour changer l'avenir, un parti pris bien plus dynamique.

 

Sarah Connor a choisi le libre arbitre.

 

 

 

Son fils et le Terminator découvrent l'inscription.

 

Les affres de la communication : « je » est un autre

La communication entre deux personnes est par essence tronquée, libre d'interprétation, même si le langage constitue un terreau commun. Quand les créatures de 'Premier contact' surnommées Abbott et Costello expriment enfin leur but sur terre, ils le font dans un propos équivoque pour les humains : les termes « offrir arme » peuvent revêtir différents sens, selon qui est le sujet du verbe. Est-ce un don, est-ce une requête, est-ce un ordre ? Quelle est cette arme ? Divisée, incapable de communiquer entre elle, l'humanité retombe vite dans son petit travers, celui qui lui fait tirer avant de réfléchir. Pour l'une des rares fois dans la science-fiction au cinéma, le film de Villeneuve tente pourtant de montrer à quoi ressemblerait le début d'une conversation entre un alien et un être humain.

Paradoxalement, c'est aussi l'un des points faibles du film : à aucun moment l'expertise linguistique de son héroïne ne paraît jouer un rôle déterminant dans l'histoire. Plus frustrant encore, le langage des créatures est si cryptique que le spectateur ne peut absolument pas participer à son apprentissage, aussi rudimentaire soit-il. Certains ont comparé l'écriture des aliens au test de Rorschach et il est vrai qu'elle ressemble beaucoup à ce questionnaire psychologique réalisé à partir de taches d'encre. Cette analogie est d'autant plus pertinente que le langage alien fait fonctionner à plein les capacités d'interprétation de l'esprit humain, qui n'hésite pas à y projeter ses propres névroses. La science-fiction n'a-t-elle pas toujours présenté la vie extraterrestre comme un miroir déformant des hommes ? C'est en renvoyant l'Autre, quel qu'il soit, à sa propre image, belliciste, égoïste et cupide, que l'homme se trouve toujours au bord de gâter sa relation avec lui.  

 

« Je » est un autre ('The Abyss').

 

 

 

 

 

 


Souvenons-nous de cette belle scène de 'The Abyss' de James Cameron (1989), où les extraterrestres entrent en contact avec l'héroïne par l'intermédiaire d'un liquide prenant l'apparence de son visage. Ces mêmes extraterrestres qui, dans une scène poignante coupée au montage mais visible sur le director's cut en DVD, condamneront l'humanité à mort pour leurs actes (défilé de guerres et d'atrocités sur l'écran) mais finiront par la sauver grâce au message d'amour rédigé par Ed Harris à sa femme. Comme quoi ça vaut toujours le coup d'envoyer un texto. 

Les avantages : On aime la poésie avec laquelle 'Interstellar' fait de la gravité une nouvelle dimension qui permet de communiquer à travers le temps. Les scènes d'apprentissage dans 'Premier contact' auguraient elles aussi d'un film qui avait un grand potentiel.  

Les inconvénients : Denis Villeneuve ne fait jamais communiquer les hommes entre eux, chaque pays finissant par rompre la conversation avec les autres. Pour montrer que le langage alien est structuré différemment, le cinéaste met des sous-titres un brin grotesques du type « Abbott est processus de mort ». Globalement, la plupart de ces films manipulent un verbiage scientifique qui se révèle hélas totalement creux, ce qui culmine avec l'inutilité du personnage de Jeremy Renner dans 'Premier contact'.

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