Born Bad Records est-il le meilleur label de rock français du XXIe siècle ? Probablement : depuis vingt ans exactement, le label guidé par la vision radicale du gouailleur de Romainville Jean-Baptiste Guillot – alias JB pour tout le monde – ne cesse de promouvoir tout ce que les communautés rock (au sens le plus large possible) ont de plus vivifiant. Depuis 2006, il a sorti plus de 200 disques, entre groupes devenus cultes (Cheveu, La Femme, Forever Pavot, JC Satan…) et curieuses compilations exhumant un patrimoine oublié (Wizzz : French Psychorama ou Space Oddities).
Pour retracer deux décennies de Born Bad Records, on a choisi de boucler la boucle en réunissant les groupes Frustration, toute première signature du label, et Île de Garde, les dernières arrivées. Un quintet de quinquas masculins qui a ravivé le genre post-punk/coldwave à une époque où il était en mort clinique, et un trio féminin de trentenaires « un peu weird » dont le premier EP Rage Blossom était « dédié à toutes les femmes en colère d’hier, d’aujourd’hui et de demain » : la configuration idéale pour radiographier un continuum de vingt ans de rage, de subversion et de liberté tracé par « JB Wizzz » et ses fidèles – au premier rang desquels l’indispensable RP (et tellement plus) Clarisse Vallée –, retracer ses oscillations stylistiques tout en interrogeant sa déconstruction. Un échange à consulter pour soigner vos bleus de la soirée anniv au théâtre du Châtelet et préparer la tournée anniversaire en France et en Belgique prévue du 10 octobre 2026 au 27 février 2027.
Dans quelle mesure votre signature chez Born Bad a-t-elle influencé la trajectoire de vos groupes ?
Frédéric Campo (Frustration) : Je pense qu’on ne serait pas au même niveau sans Born Bad.
Fabrice Gilbert (Frustration) : JB était là quasiment dès le début donc c’est difficile de savoir ce qui se serait passé. Mais c’est clair qu’on n'en serait certainement pas là, à toucher plusieurs publics, et pas avec la même motivation non plus. JB te laisse une liberté totale, mais avec la possibilité qu'il ne sorte pas le disque si ça ne lui plaît pas. Et il y a le personnel. Il m’a amené à des questionnements et ouvert des portes musicales, comme la musique des Antilles ou Francis Bebey !
Morgane Poulain (Île de Garde) : Ce que vous dites, c'est qu'il vous a fait confiance, mais vous lui faites complètement confiance aussi par rapport aux disques qu’il sort, donc il vous éduque aussi à sa façon.
Fabrice Gilbert (Frustration) : Et les groupes Born Bad l’ont élevé aussi ! C’est assez simple avec lui, il n’y a pas d’avocat pour signer les contrats, on est quasiment dans le truc rock'n'roll, de se couper pour verser le sang et l’échanger !
Morgane Poulain (Île de Garde) : Pour Île de Garde, on a vu tout de suite l’impact de Born Bad : plein de gens viennent nous écouter parce qu’ils font confiance à JB ! Alors qu’on reste un groupe de trois meufs un peu weird. Et quand tu as ce label pilier avec Clarisse et JB derrière, tu as encore plus envie d’en découdre.
Cécile Aurégan (Île de Garde) : On a le sentiment de ne pas être bridées comme dans d'autres endroits où l’on te dit : “Vous chantez comme ça, vous changez votre son là, on voudrait plus de ça…”
Frédéric Campo (Frustration) : Quand le groupe Cheveu marchait très bien, JB les a accompagnés en rendez-vous en major. Le gars leur avait dit : « C’est super, j'adore votre musique, mais seriez-vous prêts à vous habiller autrement ? »
Fabrice Gilbert (Frustration) : Après, c’est vrai que Cheveu, ils étaient très mal habillés, c'était devenu une vanne. David, on aurait dit qu’il lavait ses t-shirts à 130 degrés ou qu’il les avait piqués dans la tombe du commandant Cousteau.
Existe-t-il un son Born Bad ? Vous parlez de totale liberté mais JB agit-il sur le son et la direction artistique des disques ?
Morgane Poulain (Île de Garde) : Avec un regard extérieur, le son Born Bad, c'est Frustration. Vous êtes en fusion depuis le début ! Mais lorsque tu rentres dans le label, tu vois que c'est beaucoup plus vaste. Sur l’aspect retour, Clarisse et JB sont venus nous voir en concert et donnent de très bons conseils. En studio, on verra sur l’album puisque l’EP Rage Blossom était déjà finalisé. C’était à prendre ou à laisser. Les Frustration, avez-vous déjà eu un cas de figure où JB vous a dit « Ce morceau ne passe pas » ?
Frédéric Campo (Frustration) : Oui, c’était un titre en français. Est-ce qu’il avait raison ? De toute façon, il n'y avait pas la place.
Fabrice Gilbert (Frustration) : JB m'avait dit : « Fab, je te connais bien, et ce morceau est trop intime. » JB est hyperactif mais surtout, il a un feeling un peu global et gloubiboulguesque, il sent bien le truc : il aurait pu sortir le disco dans les années 70 à New York.
Quel regard portez-vous sur l'évolution du catalogue ?
Fabrice Gilbert (Frustration) : Il y a des rockeurs et rockeuses purs et durs parfois déboussolés, depuis sept ou huit ans, par la démarche de JB d'enregistrer des groupes francophones, de plein de styles différents.
Frédéric Campo (Frustration) : JB disait dans sa langue : « Les ayatollahs du rock parleront toujours, ils sont tellement fermés, et moi, c’est l’ouverture qui m’intéresse ».
Morgane Poulain (Île de Garde) : Comme Fabrice, le catalogue m'a amené à écouter des choses comme Forever Pavot, ça m’a ouvert tout un pan musical. Mais le fil rouge de tout ça, c’est la classe. Il cherche la classe dans n’importe quel style. Au début, j’ai eu du mal à voir ce que JB voyait de Born Bad en nous, sauf que c’est tellement clair dans son esprit que ça le devient pour le groupe aussi.
Fabrice Gilbert (Frustration) : Je pense aux mecs de Cannibale, ils ont vu arriver JB à moto pour leur dire qu’il voulait les signer. Ils savaient qu'ils faisaient quelque chose d'original, mais après un moment de doute et d'incompréhension, ils ont compris pourquoi il les avait approchés.
Frédéric Campo (Frustration) : Quand tu connais le personnage et sa discothèque, tu comprends sa ligne éditoriale. C’est un passionné de musique.
Fabrice Gilbert (Frustration) : JB – et c’est pour ça que je suis fier de travailler avec lui –, que ce soit en amitié, en amour ou dans le travail, il aime ce qui n’est pas parfait, ce qui est humain. Si on était toutes et tous lisses, on ne serait pas là en train de parler de lui.
Île de Garde, vous êtes un trio féminin aux paroles remplies de revendications féministes. En signant chez Born Bad, vous débarquez dans un catalogue très masculin.
Klara Coudrais (Île de Garde) : Il y avait eu deux ou trois groupes de meufs avant, mais forcément, je me suis demandé si l’on n’allait pas devenir la caution féminine de Born Bad. Quand on s'est vus pour la première fois, JB a directement évoqué le sujet : « J’ai réalisé que ce serait stylé d'avoir un groupe de meufs, voilà, je ne vais pas vous mentir. » Mais ça a été quelque chose d'adressé. Ça aurait été totalement différent s’il avait noyé le poisson et pas parlé du fait que c'est un sujet d'actualité et qu'il se pose des questions. Je vois par qui il est entouré, Clarisse notamment, j'ai eu le plaisir d'apercevoir sa femme et je pense qu’avoir une gamine adolescente, ça le questionne aussi, comme beaucoup de mecs de 50-60 ans. Ils ont des gamines qui ont 15 ans, ils les aiment de tout leur cœur, ils se posent des questions sur la mixité, sur la justice et l'égalité entre hommes et femmes. Ce qui serait bien, c'est que les hommes arrivent à faire ça, même quand ça ne concerne pas leur fille.
Enfin, en discutant avec Clarisse, j’ai su qu'il avait pensé à d'autres groupes de meufs avant de choisir Île de Garde. Dans les échanges qu'on a pu avoir sur les textes, je vois bien qu'il est intéressé par l'expression d'une féminité assez complexe, assez mentale et il a également choisi un groupe vénère en live.
Cet aspect enragé et revendicatif, c’est le point commun entre vos deux groupes. Est-ce que cela se retrouve plus globalement dans le catalogue Born Bad ?
Fabrice Gilbert (Frustration) : La vraie couleur du label, c'est une espèce de truc subversif. La subversion ne s’exprime pas que dans la rage – Emile de Forever Pavot, tu n’as pas l'impression de quelqu'un qui va te taper sur la gueule. Ce serait chiant si on se ressemblait tous. JB choisit ses groupes pour creuser un sillon de modernité, d'universalisme et d'intelligence, et lutter contre la bêtise politique crasse et le conservatisme.

