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Interview : Time Out rencontre Justice

Alors que leur album Woman Worldwide est nominé aux Grammy Awards, on a rencontré Gaspard Augé et Xavier de Rosnay de Justice.

Par Charline Lecarpentier
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Dix ans après A Cross The Universe qui documentait leur première tournée mondiale, Justice fait toujours danser les foules. Le duo parisien fête 10 ans de scène avec Woman Worldwide, un album live mixé et remixé option pochette dorée, nominé aux Grammy Awards ce dimanche 10 février. Durant l’interview avec le duo, on aura autant conversé de leurs productions que de leur rapport à la capitale, dont ils sont devenus ces totems à blousons si faciles à repérer dans le 18e arrondissement. 

Time Out Paris : Dites Justice, avec cet album, qu’aviez-vous envie de nous faire entendre par rapport aux enregistrements initiaux ?

Gaspard Augé : A vrai dire, le concept du disque n’est pas très différent de ce que l’on fait habituellement, dans la mesure où comme à chaque tournée, on a repensé chaque morceau, qu’ils soient nouveaux ou anciens. Pour ce qui est de l’écoute, c’est assez exigeant d’écouter un album live avec un son bootleg. Alors on a décidé de choisir les meilleurs moments des concerts et on est retournés en studio pour polir le tout.

Côté bug, ça se passe comment sur scène ?

Gaspard Augé : Le processus est très long pour faire en sorte que tout fonctionne. Et puis tous les 4-5 ans se pose la question du set-up, avec des machines et des logiciels qui deviennent très vite obsolètes. C’est un long travail d’erreurs et de tâtonnements et pour tout dire, je suis pas sûr qu’on ait eu un show pendant la tournée où tout a fonctionné.  

Aujourd’hui, votre quotidien est rythmé par des énormes concerts à Bercy et dans des grands festivals. Comment cela a changé votre approche du live ?

Gaspard Augé : Lorsqu’on prépare un live, notre politique est de s’autoriser tout ce que l’on se permet pas sur les albums. Dans un festival, on peut se retrouver face à des gens qui ne nous connaissent pas et qui sont juste là pour manger leur saucisse. Notre objectif, c’est de les garder. On se permet donc de simplifier, en utilisant des ficelles comme des drop dont on sait qu'ils vont fonctionner sur l’auditoire, de façon à avoir une efficacité maximum. Des choses qu’on ne se permettrait clairement pas sur disque. 

Quel était le premier live que vous ayez préparé pour Paris ?

Xavier de Rosnay : C’était à la Cigale en 2007. C’est resté le meilleur souvenir de Justice pour beaucoup de gens alors que c’était assez rough, assez sommaire. Nos copains – Kim Chapiron, Romain Gavras, Pone etc – étaient au premier balcon, torse nu ou en slip et ils avaient graffité tout l’arrière de la Cigale. Ils étaient comme des animaux transpirants. Un premier concert pour lequel on n’avait même pas pensé de rappel. On ne savait pas quoi faire et on est un peu sorti sous les huées.

Quels concerts vous avaient marqués auparavant ?

Xavier de Rosnay : Je n’avais vu que trois concerts dans ma vie avant ce live je crois.

Gaspard Augé : Un de mes premiers concerts à Paris c’était Suicidal Tendencies, et c’était supposé être leur dernier, donc il y avait un grand gâteau en mousse. Puis on m’avait cassé mes lunettes donc j’avais fini le concert à l’aveuglette.

Passons à votre rapport à Paris. Paris en tant que ville musique, c’est quelque chose qui vous parle ?

Xavier de Rosnay : On ne vient pas du milieu de la musique électronique, mais on est arrivés à un moment où la musique qu’on faisait était ce que les gens avaient envie d’entendre en club à Paris. Après, quand Paris est passé à quelque chose plus Concrete (adjectivation du club techno parisien du même nom NDLR), on ne s’est pas désolidarisé de cette scène-là, mais on n’a pas plongé à corps perdu à l’intérieur. C’est normal que les choses changent. La scène club, la nuit, il faut que ça bouge, que ça appartienne aux jeunes, aux gens qui ont vingt ans. Si ce type de musique n’est pas porté par des jeunes, il devient caduque. C’est aussi pour ça qu’on n’a jamais essayé de faire de la musique club. On ne fait pas partie de cette scène et on joue rarement en club, car on n’a rien à y faire. 

Communiquez-vous beaucoup sur scène et vous arrive-t-il de vous sentir seuls derrière cette croix ?

Xavier : Etant un duo, on ne se sent jamais vraiment seul. On a un petit micro et on se dit quelques vannes parfois quand on voit des trucs drôles.

Gaspard : C’est un état assez particulier car si tu es trop concentré, ton concert devient complètement abstrait et tu fais n’importe quoi.

Xavier : Avoir un bon niveau de non-concentration est un état difficile à atteindre. La façon dont les gens manifestent leur enthousiasme peut vraiment nous impacter. Généralement, on se focalise sur un groupe d’entre eux. En festival, je vois les personnes qui partent par grappes au bout de cinq minutes pour acheter des frites et parfois ça me met dans un état un peu bizarre de défaite. Le premier rang est un monde à part, c’est vraiment autre chose. Avec d’une part les gens qui ont envie de passer la meilleure heure et quart de leur vie. Et de l’autre ceux qui se sont mis là dès le début de journée, et qui sont maintenant trop fatigués et ivres pour en repartir, et restent un peu comateux sur la barrière.

Gaspard : Il y a aussi le fan un peu juge, il est au premier rang et on ne voit que lui.

Xavier : C’est celui qui n’est pas content parce que le titre n’était pas comme sur Youtube, ou qu’on n’a pas les vêtements contractuels, oui ça arrive !

On n’a jamais oublié que vous veniez du graphisme, et vous avez toujours soigné celui de l’environnement Justice. Pour le coup, comment se porte le graphisme à Paris en ce moment ?

Xavier : La musique est plus localisée, mais j’ai l’impression que le graphisme a des tendances plus mondialisées. Actuellement, tout le monde fait des choses qui étaient interdites quand on était à l’école, comme condenser des lettres à la main. J’aime l’idée qu’il soit permis de faire des choses aussi laides, tout en sachant qu’elles seront regrettées dans cinq ans.

Gaspard : Oui, tout ce retour à la mode des flyers de raves années 90...

Xavier : Naturellement, on est plus sensibles à ce que les Américains ont pu faire dans les années 70, qui est très technique.

Dans quelles galeries trouvez-vous votre bonheur à Paris ?

Xavier : La Galerie P38 au 33 ter rue de Doudeauville dans le 18ème. On connaît le galeriste car il avait une boutique de bande-dessinée assez exigeante près des locaux d’Ed Banger. Il propose des choses inédites, avec un atelier d’impression et de sérigraphie. C’est très pointu, mais c’est facile d’y trouver son compte. 

Et plus généralement, qu’est-ce-que vous apporte Paris en ce moment ?

Xavier : Le confort de connaître cette ville un peu mieux que les autres. Dans chaque rue, il y a une bonne librairie et un endroit où tu peux manger quelque chose de correct. On habite dans l’extrême nord de Paris, qui n’est pas le quartier le plus touristique, et malgré tout, il y a au moins cinq endroits où on peut trouver des objets cool, des bons cavistes, c’est ce que j’attends d’une ville dans laquelle j’habite.

Le Paris dans lequel on vous a découvert il y a dix ans a été transformé par la gentrification, et une pseudo profusion de cool dans la capitale. Comment le percevez-vous ?

Gaspard : J’ai un souci avec la gentrification très fantasmée de Brooklyn qui ne propose pas une version française de ce rêve.

Xavier : La gentrification se fait toujours en plusieurs étapes, et on est aussi des gentrificateurs. On fait partie des gens qui vivent entre Château Rouge et Marx Dormoy. Le principe, à l’origine, c’est de rendre la vie plus agréable à tous, et surement pas de repousser des habitants plus pauvres vers les banlieues. Mais quand chaque bar est en béton et fait des assiettes qui se ressemblent avec trois trucs empilés, ce sont des choses déguisées..

Vous avez ouvert votre live à Bercy avec Stress, dont le clip avait marqué les esprits il y a onze ans. Comment expliquez-vous qu’il soit toujours d’actualité ?

Xavier : ça fait partie des morceaux qui se démarquent et dont on sent qu’il se passe quelque chose de particulier quand on est en studio. C’est pareil pour la vidéo, écrite en même temps que le morceau. On a appelé Romain Gavras directement pour qu’il l’écrive avec nous, et il est parti le tourner seul. C’est presque un anti-single, il n’y a pas de voix et le morceau est assez pénible à écouter. Ca reste mon clip préféré. Stress, c’est le plaisir brut de voir quelque chose d’hyper violent se dérouler sous tes yeux, et le morceau est pareil. Les gens qui ont écrit dessus n’ont pas pu s’empêcher d’y voir des messages, mais il n’y en avait pas d’autres que le plaisir de voir quelque chose de très violent.

Paris est-elle une ville violente selon vous ?

Xavier : Paris c’est violent.

Gaspard : Ce n’est pas ce qu’on préfère à Paris, mais quand tu passes un peu de temps au Japon et que cette surpolitesse t’énerve, tu es content d’avoir des rapports un peu plus frontaux. C’est une ville agressive, pas tendre. Paris, ce n’est pas Amélie Poulain.

Ultime question : Avez-vous l’impression que les gens ont bien compris Justice ?

Xavier : Il y a toujours eu un malentendu. On nous a vu comme un groupe de Dance Music quand on a commencé. Le public ne peut pas comprendre exactement ce qu'on a voulu faire, ce serait très étrange. Mais on se sent aussi trop bien compris au regard de la musique qu’on produit, et du peu de choses qu’on fait. Il y a dix ans, cela m’aurait paru impossible d’être là, en ayant fait si peu de choses, si étranges, exigeantes. On ne passe pas à la radio, la télé n’existe plus et on arrive quand même à opérer à grande échelle.

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