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Pour mettre en lumière les artistes d’origine asiatique encore trop peu médiatisés à Paris, Laeti Muong, créatrice du projet Asian Core, programme des soirées en club, organise des tables rondes et met en ligne un annuaire d’artistes. Tout ça en même pas un an ! On a fait le bilan avec elle.

Depuis un an, Laeti Muong est en mission avec son collectif Asian Core : visibiliser la richesse et la diversité des communautés FLINTA asio-descendantes évoluant dans les scènes alternatives. Les outils de cette manageuse, résidente de la webradio Rinse France et inlassable activiste ? La création d’une base de données de déjà 300 artistes ; des prises de parole récurrentes ; et des événements où l’acuité, la curiosité et la radicalité des propositions musicales s’adossent à une intersectionnalité des luttes de tous les instants. Juste avant sa soirée d’anniversaire à la Station, on a interviewé Laeti Muong pour percer le cœur d’Asian Core.
Pourquoi as-tu créé Asian Core ?
Asian Core vient de deux endroits : à la fois de ma position de personne fréquentant les endroits de fête et les salles de concerts, où je ne voyais que très peu de personnes me ressemblant sur le dancefloor ; et de l’autre, en tant que professionnelle de la musique, qui travaille avec des artistes dits minorisé(e)s et fait des programmations, où je devais penser la représentation des artistes racisé(e)s, et notamment asiatiques au sens très large.
Quelle a été la première étape ?
Il y a des années, j’avais contacté des artistes majoritairement asio-descendant(e)s pour évoquer des questionnements personnels sur notre représentation dans le milieu festif. Est-ce que ces personnes ressentaient le même sentiment d’isolement ? Beaucoup me disaient que j’avais été la première à aborder le sujet. Il y avait cette idée qu’on faisait de l’art avec des personnes qui ont les mêmes pratiques mais sans jamais questionner nos identités. Pour la petite histoire, une des personnes contactées m’a écrit des années plus tard : elle m’a dit que j’avais été la première à lui poser ce genre de questions, qu’elle collabore depuis avec des artistes du Vietnam dont elle est originaire, qu’elle avait appris la langue, allait y emménager et qu’elle pensait que mes questions avaient été le début de ses réflexions.
Avais-tu un modèle en tête ?
Pour le format base de données, je me suis inspirée de Black Artists Database, un projet initié à Londres et alimenté de manière communautaire. De mon côté, je m’occupe moi-même de la curation pour lui donner certaines orientations en termes d’esthétiques musicales. Autre inspiration pour le côté événementiel : les Londoniens d’Eastern Margins.
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Tu as appelé la soirée d’anniversaire : « 1 Year of Trying ». Qu’as-tu essayé de faire durant cette première année avec Asian Core ?
C’est un peu un leitmotiv d’essayer constamment de dépasser et faire mieux que les formes passées. J’ai essayé d’être sincère dans les propositions artistiques, les levées de fonds et les sujets abordés en table ronde. Même si ce n’était pas le plus évident, j’ai tenté de rester fidèle à mes goûts, à mes valeurs, à ce que je partageais avec mon entourage. Je pense que c’est important de rester ancrée. J’ai cherché à contribuer à plus de représentations des personnes FLINTA asio-descendantes et d’amplifier des voix autour de moi.
Asian Core a aussi un vrai parti pris esthétique.
Clairement, le partage des musiques expérimentales a été un pan fondamental du projet. Il y a quelque chose d’audacieux à tout le temps tester des choses pour attiser la curiosité des gens. Ce n’est pas la voie de la facilité et du confort et je me demande toujours si les personnes vont oser sortir de leur pré carré.
Il y a une soirée qui a l’air d’avoir beaucoup compté, c’est celle du musée Guimet pour la Fête de la Musique.
Il y a plusieurs choses qui se sont mêlées. Même si j’évolue dans des scènes alternatives, faire une soirée dans un musée reste un acte symbolique et important avec l’impression d’être reconnue par une institution. Sur un plan plus personnel, venant d’un milieu populaire, le musée Guimet, lieu d’expo des arts asiatiques, est l’un des seuls musées où je suis allée enfant avec ma mère, où l’on pouvait se reconnaître, se projeter et se reconnecter avec nos origines khmères et thaïlandaises. L’expo en cours célébrait les joyaux d’Angkor et l’empire khmer, la consigne était donc de n’inviter que des artistes khmers. Ça m’a donné le sentiment d’une boucle bouclée de ce que je voyais et projetais plus jeune. Le tout avec des artistes peu visibilisés, venant pour certains du Cambodge.
Peux-tu me parler de la portée politique d’Asian Core ?
Ça rejoint les germes du projet et les constats qui y ont mené. Le départ, c’est le manque de représentation et l’envie de faire communauté pour partager des visions communes. Ce manque de représentation et cet isolement viennent aussi d’une industrie de la musique et d’une société profondément raciste dont j’ai subi, notamment dans l’industrie, beaucoup de très violentes discriminations raciales. Elles ont marqué mon parcours et ma façon de concevoir les espaces de fête, de concert, de musique. Et pour moi, ce n’est pas possible d’avoir ces rapports de domination en tête quand je suis dans un espace, alors, quand je fais une proposition, je cherche à préserver les personnes que j’invite à performer en tentant de minimiser les violences.
C’est quelque chose qui était là dès le départ.
Le premier événement a été une levée de fonds pour la Palestine. C’était une évidence car je ne pouvais m’empêcher de connecter les histoires coloniales de nos pays du Sud globalisé avec ce qui se passe en Palestine et d’autres pays qui ont subi des génocides. Dans les sphères alternatives de gauche, on a un peu ce côté « la fête est politique » à toutes les sauces. Plus qu’une fête comme levier politique, j’ai surtout conscience d’avoir accès à des espaces où je peux prendre un micro et parler lors d’une table ronde ou de faire une carte blanche musique. Ma question était de savoir comment je pouvais utiliser ces espaces de la façon qui me semblait la plus juste, faire débat, et ce au-delà de mon intérêt ou de celui de mon projet.
Au bout d’un an, quel bilan tires-tu sur la réception du projet ? Et quelles sont tes envies pour le futur ?
Un noyau dur s’est construit et je suis aussi en interaction avec des personnes basées en Asie du Sud-Est, aux USA, au Royaume-Uni. J’ai l’impression que ça touche plein de constellations, plein de diasporas. Mais malgré ma volonté de sortir de l’isolement, j’ai aussi conscience d’avoir choisi d’être précise dans les questions de représentation de personnes FLINTA et asio-descendantes, d’avoir un discours engagé sur plein de luttes et d’être dans la niche de la niche musicale. Cela prend du temps de trouver ses repères et ses allié(e)s, d’attiser l’attention et la curiosité des gens, et c’est sans doute dans cet inconfort que se trouve l’aspect le plus stimulant.
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