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« En ne cherchant pas à sentir bon ! » : Sarah Bouasse raconte comment elle a créé l’odeur de La Caverne du Pont Neuf de JR

Pour La Caverne du Pont Neuf, JR a voulu créer une œuvre à voir, à entendre, mais aussi à sentir. Sarah Bouasse raconte comment elle a imaginé son odeur, entre terre mouillée, cave humide et retour aux origines.

Marine Delcambre
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Marine Delcambre
Responsable éditoriale et contenus digitaux
« En ne cherchant pas à sentir bon ! » : Sarah Bouasse raconte comment elle a créé l’odeur de La Caverne du Pont Neuf de JR
Éléa Jeanne Schmitter © 2026 Atelier JR | « En ne cherchant pas à sentir bon ! » : Sarah Bouasse raconte comment elle a créé l’odeur de La Caverne du Pont Neuf de JR
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Et si le Pont-Neuf ne se contentait pas d'être regardé ? Pour sa Caverne monumentale, JR a ajouté au trompe-l'œil une dimension moins sage, plus enfouie : l'odeur. Avec la maison Odore Scola, Sarah Bouasse est partie d'une molécule, la géosmine. De quoi faire basculer le plus vieux pont de Paris dans quelque chose d'humide, de minéral, de presque archaïque. On est allées la voir.

« En ne cherchant pas à sentir bon ! » : Sarah Bouasse raconte comment elle a créé l’odeur de La Caverne du Pont Neuf de JR
© Sarah Bouasse« En ne cherchant pas à sentir bon ! » : Sarah Bouasse raconte comment elle a créé l’odeur de La Caverne du Pont Neuf de JR

Quand JR vous propose d’imaginer une expérience olfactive pour La Caverne du Pont Neuf, quelle est votre première réaction ?

Sarah Bouasse : « La surprise ! Les artistes qui s’emparent des odeurs sont encore relativement peu nombreux, même si les lignes bougent doucement et que l’art olfactif ne cesse de gagner du terrain. Je ne m’attendais pas à ce qu’un artiste de l’envergure de JR saute le pas, et encore moins pour un projet aussi énorme… »

La Caverne est une œuvre monumentale. Comment trouve-t-on la juste place de l’odeur dans un projet déjà aussi fort visuellement ?

Sarah Bouasse : « L’odorat est toujours "perdant" quand on le compare au sens roi qu’est notre vue : 80 % de ce que les êtres humains savent du monde passe par leurs yeux ! Face à une œuvre aussi ébouriffante visuellement, chercher à faire de la place à une odeur peut donc sembler peine perdue… Mais c’est sans compter sur l’une des grandes particularités de notre nez, qui est qu’il fonctionne en continu, même lorsqu’on ne s’en rend pas compte. L’odeur trouve donc toujours sa place dans notre expérience du monde, qu’on en ait conscience ou pas. »

Comment éviter l’effet "parfum d’ambiance", ou pire, l’effet gadget ?

Sarah Bouasse : « En ne cherchant pas à sentir bon ! C’est d’ailleurs pour cela que nous avons choisi de parler "d’odeur" plutôt que de "parfum". Dans le monde d’aujourd’hui, nous associons spontanément l’idée de parfum à celle de plaisir, voire de séduction. Mais un parfum pensé non pas pour un individu mais pour une œuvre d’art peut, justement, s’émanciper de cela. »

En ne cherchant pas à sentir bon !

Vous dites avoir voulu travailler à la fois la "réalité matérielle et géologique" de La Caverne et sa "dimension symbolique de retour aux origines". Comment ces deux pistes se traduisent-elles en odeur ?

Sarah Bouasse : « Il m’importait en effet d’adresser deux questions. Un, ça sent quoi, une caverne ? Et deux, comment proposer une odeur qui soit plus qu’une simple "illustration" de cette idée de caverne ? »

« En ne cherchant pas à sentir bon ! » : Sarah Bouasse raconte comment elle a créé l’odeur de La Caverne du Pont Neuf de JR
© Éléa Jeanne Schmitter © 2026 Atelier JR« En ne cherchant pas à sentir bon ! » : Sarah Bouasse raconte comment elle a créé l’odeur de La Caverne du Pont Neuf de JR

Quand on vous demande d’imaginer l’odeur de La Caverne du Pont Neuf, par quoi commence-t-on ?

Sarah Bouasse : « Le hasard veut que j’aie récemment eu l’occasion, pour un autre projet, de me documenter sur la géosmine. Il s’agit d’une molécule synthétisée – c’est-à-dire fabriquée – par les micro-organismes qui peuplent le sol (bactéries, champignons) quand ils dégradent des débris organiques, un peu tout le temps. Son odeur nous est familière parce qu’elle est caractéristique de la terre mouillée : l’humidité de l’air provoque alors un effet "aérosol" qui permet à cette molécule de voyager jusqu’à notre nez. »

De manière générale, je me suis toujours demandé pourquoi le monde sent.

Vous avez travaillé avec des molécules odorantes naturellement présentes dans notre environnement, liées aux premières formes de vie sur Terre. Qu’est-ce qui vous a fascinée dans la géosmine ?

Sarah Bouasse : « J’ai été fascinée de découvrir que nous, humains, avons un seuil de perception extrêmement bas de cette molécule – nous y sommes encore plus sensibles qu’un requin à l’odeur du sang. Très certainement parce que son odeur nous a guidés, au cours de notre évolution, vers de l’eau fraîche ou des terres fertiles, mais aussi parce qu’elle nous a évité de manger des choses qui se décomposent ou de boire de l’eau croupie. De manière générale, je me suis toujours demandé pourquoi le monde sent. Quelle est la fonction de toutes ces odeurs qui nous entourent ? La géosmine est un très bel exemple du genre de choses qu’on peut apprendre quand on cherche des réponses ! »

Comment cette molécule est-elle devenue une évidence pour La Caverne ?

Sarah Bouasse : « Pour revenir à La Caverne, lorsque l’équipe de JR m’a contactée pour ce projet, ça a fait tilt. D’abord parce que la géosmine a une odeur de cave humide qui me semblait en parfaite adéquation avec la réalité d’une caverne. Mais aussi parce que ces recherches m’avaient sensibilisée à ce qu’était cette molécule : une odeur littéralement vieille comme le monde, puisqu’elle est synthétisée par des espèces vivantes qui existent depuis beaucoup plus longtemps que nous, et sans lesquelles nous n’existerions pas. »

Est-ce qu’il y a une molécule, une note ou une matière qui s’est imposée comme la colonne vertébrale de l’expérience olfactive ?

Sarah Bouasse : « La géosmine, donc, ainsi qu’une autre molécule appelée isobornéol et qui a une origine très similaire. À elles deux, elles composent l’odeur caractéristique de la terre après la pluie – le fameux petrichor. Mais il n’était pas question d’utiliser ces molécules en pur : l’odeur aurait été franchement dérangeante. Avec les créatrices d’Odore Scola, nous avons donc pris la géosmine et l’isobornéol comme point de départ. Ces molécules sont présentes dans les accords qu’elles ont composés, mais elles sont accompagnées d’autres ingrédients qui les facettent et les rendent un peu moins brutes. »

À l’inverse, quelles pistes avez-vous écartées parce qu’elles étaient trop évidentes, trop littérales ?

Sarah Bouasse : « Aucune. Nous sommes tout de suite parties dans la direction que nous avons conservée. »

Vous précisiez plus tôt que les accords n’ont pas été pensés pour "sentir bon" au sens classique. Comment fabrique-t-on une odeur juste plutôt qu’une odeur agréable ?

Sarah Bouasse : « En évacuant le réflexe qui consiste à envisager une composition parfumée comme quelque chose qui va forcément finir sur notre peau, vivre avec nous, participer à notre identité, etc. »

Quel a été votre rôle exact de curatrice dans cette expérience olfactive ? Où s’arrête l’intention, où commence la formulation ?

Sarah Bouasse : « Je suis journaliste de formation, pas parfumeuse. Mon rôle a donc été de concevoir cette expérience olfactive, mais dès qu’il s’est agi de formuler, nous avons sollicité des personnes dont c’est le métier – en l’occurrence les créatrices de la maison de parfumerie Odore Scola, qui est installée au cœur de l’université de Montpellier. »

Comment s’est déroulé le dialogue avec Odore Scola ? Vous arriviez avec des mots, des images, des références scientifiques, des sensations ?

Sarah Bouasse : « Dans ce cas particulier, j’avais une idée fixe : la géosmine ! Et mon brief a été de travailler une composition très simple – un accord de quelques ingrédients – autour de son odeur. Je voulais que nous arrivions à conserver son côté brut, sa dimension très organique et son immédiate familiarité. »

Avec Odore Scola, vous avez développé deux accords, et non une seule odeur. Pourquoi ce choix ?

Sarah Bouasse : « La Caverne est une installation gigantesque, pleine de reliefs et de nuances. Proposer une expérience olfactive monolithique, avec une seule odeur, aurait certainement été moins fort. À l’image des nuances infinies de la roche, à l’image des variations qui donnent ses reliefs à l’étoffe sonore conçue par Thomas Bangalter, l’odeur n’est pas un bloc lisse mais un matériau qui a du "grain". »

Ces deux accords créent donc une progression dans la traversée. Pouvez-vous décrire ce parcours olfactif sans trop le dévoiler ?

Sarah Bouasse : « Il y a effectivement une progression, dans le sens où vous ne sentirez pas exactement la même chose à deux endroits différents de La Caverne. En jouant sur ces deux accords et sur leur répartition dans l’espace, nous avons pu introduire des nuances d’intensité et de qualité, et ainsi donner à l’expérience olfactive une dimension organique. »

Une odeur ne se comporte pas de la même manière sur touche, en laboratoire, puis dans un espace réel. Avez-vous dû modifier la composition après les essais ?

Sarah Bouasse : « En effet, l’odeur est un matériau particulièrement instable, sinon imprévisible : son comportement dépend d’un grand nombre de paramètres comme la température et l’humidité, et la manière dont nous la percevons est étroitement liée aux mouvements de l’air qui la portent jusqu’à notre nez… Diffuser une odeur dans un lieu donné est donc une aventure forcément très empirique, et l’épreuve de la réalité peut amener à faire des ajustements. Mais cela n’a pas été notre cas : les ajustements que nous avons faits concernaient plutôt les paramètres de diffusion que l’odeur elle-même. »

Dans une œuvre immersive, l’odeur est partout et nulle part. Comment compose-t-on quelque chose que le visiteur ne va peut-être même pas identifier consciemment ?

Sarah Bouasse : « En acceptant que la perception de cette odeur soit assez aléatoire. Que nous soyons au cœur d’une installation comme La Caverne ou dans une scène de la vie de tous les jours, il y a toujours des gens plus sensibles que d’autres à la dimension de l’odeur. On a tendance à penser que certains nez sont plus performants que d’autres, mais en réalité c’est surtout une question d’attention. Certes, nous n’avons pas tous la même acuité en matière d’odorat, et il existe parfois des dysfonctionnements bien réels. Mais certaines personnes sont clairement plus "branchées" sur l’odeur que les autres, et c’est principalement cela qui explique qu’elles remarquent des choses que les autres ne remarquent pas. »

L’idée était-elle que les visiteurs se disent "ça sent quelque chose" ou, au contraire, qu’ils doutent : "est-ce l’odeur naturelle de La Caverne ?" Comment fabrique-t-on cette ambiguïté ?

Sarah Bouasse : « C’est exactement cette ambiguïté que je trouve intéressante. Si les visiteurs doutent, notre mission est remplie ! Mais encore une fois, les ressentis individuels sont très variables, et on est obligé de composer avec ça. Peut-être que certains visiteurs ressortiront de La Caverne sans même avoir remarqué qu’il y avait quelque chose à sentir. Peut-être que d’autres trouveront que l’odeur était trop présente. J’espère qu’il y aura, entre les deux, des personnes qui se seront demandé tout au long du parcours si l’odeur qu’ils percevaient était artificielle, naturelle, ou encore le fruit de leur imagination. »

Face à un trompe-l’œil parfaitement exécuté, notre nez n’est pas dupe…

La Caverne du Pont Neuf est aussi un hommage à Christo et Jeanne-Claude. Comment l’odeur dialogue-t-elle avec cet héritage de l’emballage, de la transformation temporaire du paysage ?

Sarah Bouasse : « L’odeur, de manière générale, partage avec l’œuvre de Christo et Jeanne-Claude un caractère éphémère. À mon sens, l’une comme l’autre tirent leur force et leur beauté de la conscience que nous (récepteurs/senteurs) avons qu’elles sont vouées à disparaître. »

JR travaille beaucoup sur l’image, le trompe-l’œil, la perception. L’odeur devient-elle ici une autre manière de troubler le réel ?

Sarah Bouasse : « C’est en tout cas la mission que nous lui confions : apporter un supplément de réalisme à une œuvre qui, précisément, chahute notre perception du réel. C’est un détournement, en quelque sorte, de la mission première de notre odorat puisque, en règle générale, ce sens est le garant par excellence de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas : face à un trompe-l’œil parfaitement exécuté, notre nez n’est pas dupe… »

Que souhaitez-vous que les visiteurs ressentent en traversant La Caverne ?

Sarah Bouasse : « Ce que je souhaite aux visiteurs dépasse largement le cadre de l’expérience olfactive. J’espère que cette traversée de La Caverne pourra être vécue comme une expérience totale, où les sens entrent en synergie pour les transporter, le temps d’une centaine de mètres, dans un monde loin du vrai monde. »

Si vous deviez décrire l’odeur finale sans employer le vocabulaire du parfum, quels mots utiliseriez-vous ?

Sarah Bouasse : « Je dirais qu’elle est végétale et minérale, familière et étrange tout à la fois. »

Pourquoi l’odorat est-il encore perçu comme un sens mineur ?

Sarah Bouasse : « Depuis plusieurs millénaires en Occident, l’odorat se traîne le boulet d’être perçu comme un sens mineur, “animal” au sens péjoratif du terme. Nous sommes les héritiers d’une longue histoire de dénigrement de ce sens, qui est pourtant omniprésent dans nos vies et qui infuse toutes les dimensions de notre existence, du sentiment d’identité individuelle et culturelle à la mémoire, de l’alimentation à la sexualité ou encore notre rapport à l’autre et à l’ensemble du Vivant. »

Qu’est-ce que cela change, très concrètement, de lui redonner sa juste place ?

Sarah Bouasse : « Récemment, le Covid et ses anosmies ont fait prendre conscience à beaucoup d’entre nous, parfois de manière assez brutale, qu’une vie sans odeur perdait littéralement ses couleurs. Je défends l’idée que nous avons beaucoup à gagner, individuellement et collectivement, à entretenir un rapport plus éclairé à notre nez, qui est un fabuleux vecteur de connaissance du monde et de nous-mêmes, et qui, dans notre époque d’image et d’écrans, constitue une sorte de contre-pouvoir sensoriel qui nous ancre dans le réel. »

Après cette première incursion de JR dans le champ de l’olfaction, avez-vous le sentiment que l’odeur peut devenir un médium artistique aussi légitime que l’image, le son ou la matière ?

Sarah Bouasse : « Plus que cela : c’est une conviction ! Des artistes "olfactifs" comme Julie C. Fortier, que j’aime beaucoup, démontrent depuis longtemps que l’odeur est un médium artistique à part entière. Je suis convaincue que des initiatives comme celle de JR, mêlant l’odeur à d’autres médiums artistiques, vont se multiplier. L’olfaction offre un levier très intéressant pour surprendre (puisqu’il est encore peu utilisé) et pour engager les visiteurs d’une manière très émotionnelle. »

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