Que se passe-t-il quand on frôle la mort ? La prudence ou bien l'audace ? Plutôt la deuxième option dans le cas d'Henri Matisse qui, après avoir subi une opération traumatisante, remet son destin dans les mains du dessin. "Mais genre, vraiment," comme diraient certains. De ce que l'artiste qualifiera de "deuxième vie" jaillit une période prolifique, plus libre, plus insolente aussi. Au Grand Palais, le parcours en 300 œuvres, presque plus thématique que chronologique, suit cette mue, des dessins sériels de Thèmes et variations aux derniers Intérieurs de Vence, en passant par sa maîtrise de la gouache et ses papiers découpés. Jamais une exposition n'avait rassemblé autant de chefs-d'œuvre de cette dernière décennie de la vie de l'artiste, faisant cohabiter L'Escargot avec La Gerbe, les Acanthes ou encore Zulma, grâce notamment à des prêts d'exception qui prouvent que, même lorsque l'on croit avoir déjà tout vu de Matisse, le mec cache encore quelques secrets.
En se concentrant sur les treize dernières années de la vie de Matisse, l'exposition raconte l'histoire du deuil heureux de la peinture à l'huile, mais aussi d'une renaissance, survenue à l'âge de 72 ans. Cloué au lit, Matisse invente un espace sans gravité, un jardin intérieur couché sur le papier. Côté scéno', c'est très beau. On lui promettait le noir à jamais, lui s'est tourné vers la couleur. Éclatante, vibrante, elle est systématiquement magnifiée par un éclairage qui frôle la perfection. On atteint d'ailleurs un certain niveau de monstration muséale avec la salle Jazz, qui juxtapose les planches de l'album et leurs maquettes en papiers gouachés, le tout au son d'une création électroacoustique de Claudia Jane Scroccaro. Autre point fort de l'expo ? L'espace consacré à la réalisation d'une chapelle pour les dominicaines de Vence, qui rassemble deux maquettes pour les vitraux ainsi qu'un ensemble de six maquettes de chasubles et un grand dessin au pinceau de la figure de saint Dominique.
Difficile de le nier : il y a, dans l'art tardif de Matisse, quelque chose de spirituel. Quelque chose de magique, oserons-nous. Les femmes sont bleues, les arbres sont immenses, les formats s'étendent et l'art déborde de la toile sur les murs et le verre. Le message lui-même n'est pas uniquement plastique. Car en sortant du Grand Palais, on s'interroge : et si vieillir consistait non pas à se répéter, mais à se découper soi-même pour mieux se réinventer ? Chez Matisse en tout cas, la fin est une forme de début. Et c'est bien ça que l'on retient.

