Entrer dans This Will Not End Well, c'est comme signer un contrat sans lire les petites lignes. C'est prendre le risque que ça se finisse mal, mais foncer tête baissée quand même. Conçue par l'architecte Hala Wardé, la scénographie en six pavillons (chacun étant pensé pour la série qu'il abrite) promet une traversée immersive de plus de 40 ans de carrière, à travers un angle audacieux : présenter Nan Goldin comme une cinéaste, grâce à un très riche ensemble de diaporamas et de vidéos.
Très vite The Ballad of Sexual Dependency (1981-2022) nous attrape. Une multitude d'images, et autant de preuves que l'amour est une addiction qui ne se soulage pas avec un rendez-vous Doctolib. Des couples qui se blessent, des fêtes qui finissent mal, des lendemains qui commencent encore pire… C'est le quotidien de Nan Goldin, comme de tant d'autres, finalement (vous reconnaîtrez sans doute les visages de Keith Haring ou Andy Warhol). Dès le début de sa carrière, l'artiste documente sa vie et celle de ses potes sans filtre, écorchant l'intime à vif, le foutant sur la table et nous invitant à contempler le spectacle, aussi difficile à voir soit-il. On s'enfonce ensuite vers The Other Side (1992-2021), où son entourage trans brille avec une intensité rare, dans un monde toujours plus conservateur. Qu'on se le dise : l'art de Nan Goldin est politique, oui. Mais sans slogan. Chez elle, l'engagement passe par l'attachement. Et ça, ça marche parfois mieux qu'un tract.
Puis l'ambiance change brusquement avec Memory Lost (2019-2021), tunnel anxieux qui vous fera regretter toutes les soirées où vous avez dit « allez, juste un dernier verre ». En contrepoint, Sirens (2019-2020) joue les tentatrices. La drogue y est belle, séduisante, presque cinématographique. Bref, dangereusement convaincante. C'est peut-être cet aspect qui a d'ailleurs érigé Nan Goldin en icône : même dans le pire, elle ne moralise jamais, prenant le risque de nous faire apprécier le danger (voire de le glamouriser ?). Comme souvent avec elle, le problème n'est pas ce qu'on voit, mais le fait de regarder, jusqu'au bout, comme on regarderait un accident de voiture. Arrive alors Stendhal Syndrome, son travail le plus récent (2024), qui vient nous rappeler que le drame n'est pas nécessaire quand l'esthétique suffit à nous mettre KO. À ce stade, on pourrait croire qu'avec le temps, la beauté a fini par prendre le dessus sur les engagements de l'artiste, dont les souvenirs du passé ne seraient devenus que caricatures. Il n'en est rien. Nan Goldin est bel et bien ancrée dans le présent, comme l'atteste son projet en cours sur Gaza, qui finit de faire passer son œuvre d'un journal intime à un journal du monde. On vous avait prévenu : ça ne pouvait pas bien se finir.


