Tassiana Aït-Tahar : de la Uber Life à la vie d’artiste
© Tassiana Aït-Tahar
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Tassiana Aït-Tahar : de la Uber Life à la vie d’artiste

Comment passe-t-on de livreuse de plateforme à artiste reconnue ? Dans son nouveau livre « Uber Life » (Fisheye Editions), Tassiana Aït-Tahar nous donne la recette.

Zoé Terouinard
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Passée par l’école Kourtrajmé, c’est désormais aux Beaux-Arts de Paris que l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar s’épanouit. Avant ça, cette Messine d’origine livrait vos plats avec Uber Eats, grimpant les étages d’immeubles bourgeois sac kraft à la main, sillonnant l’lle-de-France au volant de sa Clio « qui démarrait au bout de quatre coups de clé ». Une vie rythmée par des notifications et des rires en attendant dans le froid devant des McDo bondés avec ses collègues. Un parcours atypique que la petite protégée de l'artiste JR décrit aujourd’hui dans son livre Uber Life (Fisheye Editions), mise en pages d’une œuvre d’art totale, entre court-métrage, projet photo et installation. 

Tassiana Aït-Tahar : de la Uber Life à la vie d’artiste
© Tassiana Aït-Tahar

Une publication qui coïncide avec celle de Santé-Course, une grande étude sur les conditions de travail des livreurs de plateforme, menée par l’Institut de recherche pour le développement et l’Institut national d’études démographiques. Comme un reflet plus poétique, le travail de Tassiana Aït-Tahar dépeint lui aussi cette réalité violente, qui a été la sienne. Avec critique, certes, mais aussi avec beauté et humour. Un récit à la première personne novateur, alors qu’on a encore trop l’habitude d’entendre les autres parler pour les livreurs. « Tassiana a documenté son expérience de manière très personnelle. Parce qu’elle est au cœur du sujet, ça devient des scènes de vie », résume très justement JR, qui a signé une interview croisée avec l’artiste dans son livre. 

À quelques jours de son intervention à la Gaîté Lyrique au sujet de l’ubérisation, Tassiana Aït-Tahar nous a raconté sa vie de livreuse, mais aussi d’artiste, de femme racisée, et de banlieusarde dans un monde de l’art pas vraiment habitué à ce genre de profils. Qu’à cela ne tienne : Tassiana compte bien casser les codes. Voire « fracasser le plafond de verre ».

Peux-tu nous raconter tes débuts, en tant qu'artiste mais aussi en tant que jeune fille ?

J’ai commencé par la photo, parce que c’était ce qu’il y avait de plus accessible pour moi. Je viens d’une famille qui n’était pas très ouverte à l’idée que j’en fasse mon métier, mes parents voulaient surtout que je fasse des études. Depuis que je suis petite, j’ai toujours été sensible aux pratiques artistiques. À la base, je voulais être chanteuse (rire), puis peintre. J’ai découvert la photo à la MJC de Bellecroix, à Metz. Avec ma meilleure amie, on a créé un projet qui s’appelait Une France des mondes, c’était une création artistique complète en lien avec le quartier de la Goutte d’Or à Paris. Je n’étais pas forcément dedans à la base, mais quand j’ai su que tout le monde allait partir à Paris… Je ne voulais pas rester toute seule pendant que les autres allaient s’éclater ! (Rire.)

Ma meilleure amie m’a donc donné un appareil et m’a proposé de faire des photos pour le projet. Là, j’ai eu une révélation. J’avais comme des espèces de papillons dans le ventre et après, je ne jurais que par la photo. Je me suis dit qu’il fallait que je bouge de Metz. J’étais livreuse à ce moment-là, c’était un taf que je pouvais faire n’importe où. C’est d’ailleurs ça que je trouvais pratique avec Uber. 

Tassiana Aït-Tahar : de la Uber Life à la vie d’artiste
© Tassiana Aït-Tahar

Comment s’est passée ton arrivée à Paris ?

J’ai pris un appart à Créteil avec une pote qui voulait faire du cinéma, et j’ai postulé à l’école Kourtrajmé. Je n’ai pas été prise, donc j’ai tagué l’école avec un pote et on a collé mes images avec, écrit dessus, « Tassiana à Kourtrajmé ». Le lendemain, j’ai été contactée par JR, j’ai passé les auditions et j’ai été prise. À partir de ce moment, je me suis mis en tête qu’il fallait que je leur prouve qu’ils s’étaient trompés la première fois et que je méritais ma place. J’avais encore cette espèce d’idéal de méritocratie. Et toujours ce syndrome de l’imposteur de la petite Tassiana.

Quel était ton lien avec Paris quand tu es arrivée ? Est-ce que la capitale a une place dans ton travail aujourd’hui ? 

Au début, c’était super dur. Je n’allais jamais à Paris, je restais dans mon 94, je livrais, et deux mois après, j’étais à Kourtrajmé qui était à Montfermeil. Ma vie, c’était Créteil-Montfermeil. Dès que j’allais à Paris, je ne me sentais pas hyper bien. Je voyais les gens vivre, et moi, j’étais bloquée dans le monde d’Uber. Je me disais : « Mais comment c’est possible d’avoir autant d’oseille ? » Je voulais la même chose, et aller sur Paris me rappelait surtout que ce n’était pas le cas. 

Quand j’ai commencé à faire des expos, quand je suis rentrée à Kourtrajmé, j’ai pris un peu plus confiance en moi, et j’ai appris à prendre du recul. J’ai fait la paix avec l’idée d’être « une Parisienne », je me sentais mieux quand je rentrais à Créteil, que je retrouvais mes voisins, ma petite épicerie, la place, le centre commercial. Par la suite, j’ai commencé à m’intéresser à la politique, à comprendre le racisme et le mépris de classe de cette ville. Comme N.O.S dit dans « Au DD » : « Toujours dans mon 91, parce que je suis baisé par Paname. » Encore aujourd’hui, alors que je suis tous les jours à Paris car j’étudie aux Beaux-Arts, mon rapport avec cette ville est compliqué.

Comment en es-tu arrivée à devenir livreuse Uber Eats ?

En 2016, j’étais étudiante à Nancy et je voyais plein de mecs qui livraient avec des gros sacs. Je me disais : « C’est quoi cette secte ? » (Rire.) Deux ans plus tard, je suis rentrée à Metz, je voyais tous mes potes le faire avec leurs voitures. Mon cousin m’a dit qu’il partageait un compte avec un pote à lui et m’a convaincue : « Tu taffes quand tu veux, tu prends ton oseille le lendemain même, t’as pas de patron… » Dans ma tête, c’était le rêve. J’ai toujours été en conflit avec le monde du travail classique, avec la hiérarchie. J’ai toujours été révoltée par les traitements inégaux. Quand j’ai compris qu’on n’était pas obligé d’être un mec pour faire ce travail, je me suis inscrite tout de suite. J’ai commencé à vélo… Ça a duré trois jours ! (Rire.) J’ai pris ma petite Clio 3, qui démarrait au bout de quatre coups de clé, et c’était parti.

Tu étais déjà artiste en parallèle ?

Je ne me considérais pas comme une artiste à ce moment-là. Même si, pour moi, tu nais artiste, ça reste un cheminement. Quand j’ai commencé Uber, je tâtonnais avec la photo. J’avais l’ambition d’en faire un métier, par exemple photographe dans le rap ou dans la mode, mais je ne pensais pas du tout finir aux Beaux-Arts de Paris, développer tout un univers artistique et que ça prenne autant de place dans ma vie. Surtout en étant issue de la diaspora algérienne. Je sais que tous mes potes et mon entourage ne comprennent pas totalement mon taf. Ça crée des situations marrantes, mais ils me soutiennent tous et c’est le plus important. Pour autant, aux Beaux-Arts, je ne me sens pas toujours à ma place. Ça reste un peu compliqué d’être une femme arabe dans un milieu majoritairement blanc et aussi élitiste.

Comment est né le projet Uber Life ?

Je faisais beaucoup de photos de mes collègues quand on était posés en attendant une course. Je ne savais pas trop quoi en faire. Je racontais ma « Uber life » tous les jours autour de moi et les gens étaient choqués de tout ce que je pouvais raconter. De mon côté, ça m’étonnait de voir que les gens étaient aussi peu au courant du quotidien des livreurs de plateforme. C’est JR qui m’a poussée à en faire un projet, mais au début, je ne voulais pas trop. À la fin de l’année, avec l’école Kourtrajmé, on a fait une expo au Palais de Tokyo qui s’appelait Jusqu’ici tout va bien et Hugo Vitrani, le commissaire, m’a proposé de faire une vidéo-docu sur ma vie de livreuse. A ce moment-là, je n’étais pas très à l’aise avec l’idée de dire à tout le monde que je faisais ce boulot, donc j’ai eu un peu de mal à franchir le pas. Mais heureusement, j’ai été poussée. Au final, j’ai fait ce projet, le directeur du Centquatre a kiffé et m’a proposé d’en faire une expo. Et aujourd’hui, j’en ai fait un livre !

On a tendance, un peu bêtement, à opposer ces deux mondes. Comme si l'art appartenait à une élite bourgeoise, et que les livreurs et les travailleurs « précaires » n'y avaient pas accès. Toi, tu provoques une forme de porosité avec ton travail.

C’est ultra-vrai. On a tendance à essentialiser les gens qui font des travaux dits « précaires ». Une femme de ménage ne saurait faire que le ménage, on ne se demande jamais si elle a le potentiel de faire autre chose. Pour les livreurs, on le ramène toujours au profil « blédard, sans papiers, en galère sur son vélo », alors qu’il y a une pluralité de personnes qui exercent ce métier. J’avais des collègues surdiplômés, des collègues super talentueux qui avaient pour projet de créer des marques de fringues. 

Essentialiser les gens qui sont en situation de précarité et qui sont racisés, c’est un fonctionnement systémique dans les élites, qui infuse ensuite dans l’imaginaire collectif. Par exemple, le fait que l’art contemporain soit aussi élitiste, ça me rend folle. L’art et la culture appartiennent au peuple et il est grand temps que les écoles d’art publiques soient investies par des gens qui ne pensent pas y avoir accès. Il est temps que les conseillères d’orientation parlent de l’accès à ces écoles dans les établissements de classe moyenne et moins favorisés. Il faut fracasser le plafond de verre. On est des enfants de la République et les écoles publiques nous appartiennent. 

Comment s’est passée la transformation du projet en livre ?

Ça a pris énormément de temps ! On a mis plus d’un an à savoir comment le chapitrer, parce que tous les sujets s’entremêlent, de l’algo à la santé en passant par le racisme, les violences, les discriminations, tout ça en parlant de nos quotidiens. Trouver l’angle avec les écrits et les images que j’avais, c’était colossal. J’avais presque 1 To d’archives ! Dans le livre, j’écris comme je parle, c’est pour ça qu’on a opté pour cette DA proche du journal intime. On était trois dans l’équipe de conception, et c’était un peu la bagarre entre l’ancienne et la nouvelle école. (Rire.) Mais on a réussi à trouver des compromis et ça s’est super bien passé avec Eric Karsenty, le rédacteur en chef, Clémence Heyries, responsable des éditions, qui était présente du début à la fin pour me rassurer, m’aider et pousser le projet, et Lisa Millot, qui s’est occupée de toute la direction artistique et du graphisme. Elle en a vu de toutes les couleurs et surtout du vert fluo ! (Rire.) C’était la première fois que j’étais accompagnée de toute une équipe, que des personnes vraiment bienveillantes, qui n’ont jamais essayé de me restreindre, toujours de me comprendre. Et pour ça, je suis très reconnaissante.

Tu as d’autres projets à ton actif. Comment décrirais-tu ta pratique globale ?

Je dirais que ma pratique, c’est surtout un travail de réparation. On n’a pas eu le luxe de pouvoir s’exprimer sur un tas de sujets nous concernant, on parle à notre place depuis toujours, que ce soit au sujet de la santé mentale, de l’histoire, de la mémoire… Dans le fond, mon travail passe généralement par une espèce d’analyse sociologique, de documentation un peu spontanée, et après, je me pose des questions personnelles : « Comment je me situe par rapport à ça ? Pourquoi ça me touche autant ? Quel lien j’ai avec ce sujet ? Pourquoi c’est important d’en parler ? » Je parle toujours de choses qui me touchent et qui me concernent. Au niveau de la forme, c’est un peu plus spontané, même s’il y a, la plupart du temps, un travail de documentation photographique qui me permet d’amorcer le projet.

Rencontre autour du livre Uber Life de Tassiana Aït-Tahar, le 14 avril à 19h

Tassiana Aït-Tahar est invitée à la Gaîté Lyrique avec Sarah Abdelnour, sociologue, Fabien Lemozy sociologue, Féris Barkat, cofondateur de l’association Banlieues Climat, et Geremy Desgranges, représentant de l’Union des livreurs autonomes / débat modéré par Lise Lanot, journaliste autour de l’ubérisation et des expériences de terrain.

Où ? Gaîté Lyrique, 3 bis rue Papin, dans le 3e

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