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Hollywood : héros en détresse

Oscars 2013, le déclin de l’empire américain ?

© Emerson Greenesmith

Seule, irritable, les traits tirés, la crinière en vrac : Maya, la principale protagoniste de 'Zero Dark Thirty', incarnée par Jessica Chastain, est tout sauf une héroïne flamboyante. Dans le dernier film de Kathryn Bigelow, cette analyste de la CIA obsédée par la traque de Ben Laden est même plutôt malmenée, entre un boss sexiste qui l'ignore, une vie personnelle inexistante et des recherches qui n'avancent pas. Or, depuis sa sortie en décembre 2012 aux Etats-Unis, le film a provoqué une véritable polémique, notamment des tribunes incendiaires et réactions houleuses d'hommes politiques, voire du directeur de la CIA lui-même.

Oscarisée six fois en 2010 pour son thriller militaire 'Démineurs', Bigelow s'est ainsi vue refuser la nomination dans la catégorie du meilleur réalisateur. Ce fut une surprise. Qu'a-t-elle fait pour cela ? Rien, si ce n'est proposer un travail a priori honnête et réaliste (quoique nécessairement partial), en faisant le pari de mettre l'Amérique face à ses erreurs et ses faiblesses, notamment en évoquant l'utilisation de la torture par la CIA. Or, si Hollywood a tant de mal à digérer cet affront fait à la fierté patriotique américaine, c'est sans doute que l'héroïne de 'Zero Dark Thirty' fait figure d'exception dans le paysage cinématographique de ces derniers mois.

Mythologie du passé

Quel serait en effet le point commun entre les différents héros hollywoodiens actuellement sur les écrans, et en lice pour les Oscars ? Du 'Lincoln' de Spielberg à la CIA d''Argo', en passant par le 'Django Unchained' de Tarantino ou les 'Misérables', la plupart incarnent des figures datées, essentiellement du XIXe siècle. Des identités stables, figées dans un passé héroïque – celui de l'abolition de l'esclavage (Django, Lincoln) –, ou relevant carrément du mythe littéraire devenu comédie musicale. Ceci dit, pas étonnant que le XIXe siècle ait le vent en poupe : à côté des ravages du suivant, il prend a posteriori des airs de promenade de santé. Or, forcément, en comparaison avec ces antiquités grandioses, notre contemporaine de 'Zero Dark Thirty' finit par ressembler à une monomaniaque froide et hystérique.

Le problème, c'est que parmi cette pléthore de grands personnages, aucun ne parvient véritablement à convaincre : trop impeccables, trop grandiloquents... trop faux. Comme si les producteurs, scénaristes et réalisateurs eux-mêmes ne croyaient plus en leur humanité. Aussi l'intimité de ces personnages reste-t-elle condamnée à la superficialité. Dans 'Lincoln', les scènes les plus réussies se déroulent au Congrès américain ; dès que l'on revient à l'héroïque président, ou à sa vie familiale, on ne peut réprimer un bâillement, malgré la performance admirable de Daniel Day-Lewis. Idem pour 'Argo', où toutes les scènes entre Ben Affleck et son fils se révèlent cucul et inutiles.

Héros manqués

A travers ces héros parfaits, on perçoit comme une volonté d'Hollywood de se rassurer en anéantissant toute faiblesse, toute faille véritable chez ses personnages. Une sorte de méthode Coué appliquée au cinéma. Mais plus ils essaient, moins ça marche : à vouloir rester grandioses, les héros hollywoodiens finissent par ne plus être crédibles.

Bien sûr, la tendance inverse existe : à contre-courant des archétypes positifs, certains réalisateurs continuent d'explorer la figure de l'anti-héros. Mais sans davantage de succès. Par exemple, du côté de la comédie, les deux protagonistes de 'Happiness Therapy', l'un bipolaire, l'autre nymphomane, sont des anti-héros parfaits, détraqués mentaux en quête d'amour et de rédemption. Sauf qu'au lieu d'être attendrissants, Bradley Cooper et Jennifer Lawrence offrent une interprétation hystérique et caricaturale.

Où sont les femmes ?

Or, 'Happiness Therapy' (huit nominations aux Oscars, dont aucune méritée) nous rappelle un échec précédent : celui de 'Bachelorette', sorti en octobre 2012. Les héroïnes de ce girl movie, non seulement détestables, étaient aussi et surtout grotesques, portraits ratés de la condition féminine actuelle. Au lieu de femmes fortes et indépendantes, on nous servait des pestes bêtes et méchantes, parmi lesquelles seule Rebel Wilson, grosse et fabuleuse, relevait un peu le niveau.

2012 avait été proclamée « année de la femme » à Hollywood : nous voilà loin du compte. De ce côté-là, 'Zero Dark Thirty' traîne aussi son lot de critiques. Jessica Chastain y incarne en effet une héroïne solitaire, entourée de mâles qu'elle doit combattre pour défendre ses idées. Pourtant, si le film de Bigelow se présente comme « féministe » et « journalistique », on a regretté d'apprendre que la cellule chargée de traquer Ben Laden – la vraie – était majoritairement composée de femmes. Pourquoi donc, au nom du féminisme, faire de l'héroïne une exception ? Voilà une question à laquelle même J.J. Abrams aurait du mal à répondre.

Hollywood, chewing-gum

Même les super-héros battent de l'aile, confinant le genre à des sequels, prequels et autres reboots : faire un 'Wolverine 78' reste plus facile que de trouver une idée nouvelle. Et tandis qu'un Peter Jackson se retrouve à étirer les quelques centaines de pages de 'Bilbo le Hobbit' en trois (trop) longs métrages, Disney nous promet la très probable hérésie d'une nouvelle trilogie 'Star Wars' – « Je suis ton père, Dingo » ? Bref, on rumine du prémâché : c'est sûr, ça se digère bien, mais un peu comme de la bouillie pour enfants ou pour personnes âgées (Haneke, quand tu nous tiens). Pendant ce temps-là, Steven Soderbergh, papa de héros américains qu'on aimait bien (des braqueurs sympas d''Ocean's Eleven' à 'Erin Brockovich', en passant par les strip-teaseurs de 'Magic Mike'), a décidé de prendre sa retraite. Bref, la grosse déprime.

Pris entre le passé glorieux d'une Amérique triomphante et le présent d'un empire en proie aux doutes, Hollywood se retrouve ainsi le cul entre deux chaises. Car c'est précisément dans cette valse-hésitation entre héroïsme artificiel et réalisme hardcore que se joue toute la controverse autour de 'Zero Dark Thirty' – dont les fameuses scènes de violence ne cassent finalement pas trois pattes à un canard. Quand on pense au 'Salo' de Pasolini, la torture chez Bigelow ressemble même plutôt à la 'Petite Maison dans la prairie'.

Le Sud des bêtes sauvages

Ceci dit, ne jetons pas non plus le bébé avec l'eau du bain : Hollywood demeure, manifestement, un bon moyen d'envisager l'inconscient collectif des Etats-Unis, voire d'une grande partie de l'Occident. Et si une certaine forme de gérontocratie du grand spectacle continue de décliner l'adage selon lequel c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes, on peut tout de même garder un espoir de renouvellement. Car en fait, en 2012, les vrais héros du cinéma américain se trouvaient loin d'Hollywood. Bien plus au sud.

Courageux paumés ('Summertime'), bouseux déviants ('Paperboy', 'Killer Joe') ou gamine du bayou ('Les Bêtes du Sud sauvage') : des personnages moins conventionnels, puants de réalisme, parfois bouleversants. Parce que les héros contemporains flippent. Sont fatigués. Se plantent. Tirent la tronche. Ou alors, ils sont vraiment vieux – comme chez Haneke.

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