Iels sont DJs, compositeur.ices et curateur.ices. Leurs métiers sont de plus en plus scrutés et convoités dans une industrie de la mode en quête perpétuelle de réinvention, et une économie de la musique devenue dépendante de l’image. Possiblement menacés à l’ère de l’IA, leurs rôles de prescripteurs semblent néanmoins nécessaires : ils imaginent le son d’une marque, son empreinte musicale, ce qui la rend encore plus singulière – plaçant la mode aux avant-postes de l’influence culturelle. Alors que la collaboration entre la mode et la musique est l’une des rencontres artistiques les plus significatives de l’époque contemporaine, Time Out a sélectionné cinq personnalités à qui l’on doit les partitions de la Fashion Week.
Crystallmess
“La femme de la culture de France, c’est elle !”, résume fièrement son ami, le DJ parisien Broodoo Ramses, dans le reportage Arte dédié à Crystallmess. Depuis la fin des années 2010, la mode a les yeux braqués sur celle qui fait le pont entre le rap de Memphis, la musique électronique anglaise expérimentale, l’art vidéo, le logobi et Frank Ocean. Elle est exposée à la Tate Modern ou à Lafayette Anticipations, invitée par Solange à mixer à Houston dans le cadre d’un cycle retraçant l’histoire de la musique électronique noire du Sud des États-Unis, programmée aux after parties les plus cool de la Fashion Week… “Et ne roule toujours pas en Rolls Royce !”, souligne-t-elle amusée. Éloignée de l’entertainment dans lequel les DJs doivent aujourd’hui exceller pour se faire une place, elle choisit méticuleusement les marques avec lesquelles elle travaille, à commencer par Telfar, une griffe américaine prisée des communautés queer et noires dont elle fut égérie et compositrice de la musique du défilé printemps-été 2020. Collaboratrice de Nike et Marni pour lesquelles elle signe des bandes originales et se prête au jeu des shootings, Crystallmess envisage son rôle de curatrice, DJ et compositrice pour la mode avec sérieux, élégance et un sacré sens du storytelling.
Clara 3000
En mettant son talent au service de la création de mode contemporaine, Clara 3000 en est devenu.e l’incarnation. Et rares sont les artistes dont la vision, la silhouette et l’allure en font des témoins vivants de leur époque. Repéré(e) par Karl Lagerfeld alors qu’iel mixe dans un club à Paris, Clara Deshayes, de son vrai nom, entre dans la mode par la grande porte. Iel passe de la musique lors de soirées Chanel quand Simon Porte Jacquemus, alors inconnu à l’époque, lui propose d’imaginer la bande-son de son premier défilé. Nous sommes en 2014 et Clara 3000, également modèle pour la marque, devient le visage d’une mode pré-TikTok, pré-Demna chez Balenciaga – qu’iel accompagne ensuite sur le premier défilé Vêtements et les débuts dans la maison de couture française. À la fois DJ, compositeur(ice) et directeur(ice) musical.e, l’artiste signe désormais la musique de tous les shows Prada et Miu Miu. “[Selon les designers], l’approche peut être purement conceptuelle ou au contraire totalement instinctive. On peut partir d’une référence à un tableau du XVIe siècle, d’un souvenir hallucinatoire, de la construction d’une veste, de l’état du monde, ou de l’architecture du défilé…”, explique l’artiste. Pour Miuccia Prada et Raf Simons, techno industrielle, longs riffs de guitare et Nico s’entremêlent, dans une approche presque lynchéenne de la musique. Comme si l’on assistait à l’un des derniers chocs esthétiques avant la fin du monde.
Cyrus Goberville
Il n’est pas DJ mais on imagine aisément son salon rempli de raretés de musique minimaliste ou de pressages japonais édités à quelques dizaines d’exemplaires seulement. Cyrus Goberville, 30 ans à peine, occupe le poste que, sans doute, tous les curateurs-directeurs artistiques parisiens lui envient : responsable de la programmation culturelle à la Bourse de Commerce - Pinault Collection. Depuis 2019, il orchestre dans l’un des musées les plus en vogue du monde des concerts et autres performances très souvent liées à la musique avec l’envie de créer des expériences rares et uniques – aux places extrêmement prisées et limitées. C’est d’ailleurs aussi grâce à ces épiphanies performatives (Arca, Blood Orange en piano solo...) que le lieu conçu par l’architecte Tadao Andō jouit d’un tel rayonnement ces dernières années. Pour Alexander McQueen puis pour Louise Trotter chez Bottega Veneta, il “accompagne les artistes dans des décisions fortes, parfois risquées”. La bande originale du premier défilé de la styliste britannique pour la griffe italienne en témoigne : une collaboration avec l’artiste et cinéaste Steve McQueen pour un mashup saisissant de deux versions différentes du morceau Wild Is the Wind par Nina Simone et David Bowie. “On traverse un moment de transition important dans la création musicale. Certains artistes abordent la musique comme une vibe, d’autres de manière radicalement conceptuelle”, commente-t-il.
U.R. Trax
Elle est la plus jeune de cette sélection. U.R. Trax, 23 ans, a fait ses débuts au sein de l’underground queer parisien, proposant une techno aux accents groovy et parfois pop dans les raves les plus courues de la capitale. Également productrice, elle est repérée par Nina Kraviz qui la signe sur son label trip en 2022. C’est aussi cette année-là que celle qui se produira devant un parterre de Franciliens ébahis par son énergie lors de la dernière édition de We Love Green rencontre le tandem Arnaud Vaillant et Sébastien Meyer, directeurs artistiques de Coperni, pour qui elle défile, joue lors d’une after party et finit par signer les bandes-son de six défilés. “Comme lorsque je pense à ce que je veux raconter dans un disque, je me suis demandé ce qu’allait être le ‘son Coperni’, analyse celle qui succède à Clara 3000 en tant que compositrice pour la marque, et notamment du défilé mémorable à Disneyland. En réalisant aussi la musique de leurs campagnes et la curation musicale pour des boutiques et des évènements, je n’ai jamais trahi mes goûts. Si c’est pour rester basique, autant faire générer ça par IA !”. Très sollicitée, U.R. Trax dévoilera son premier live à Primavera Sound l’été prochain.
Claire-Marie Astruc
Pour elle, la musique est synonyme de partage. “Un jour, une jeune femme m’a écrit en me demandant où était passée la playlist de classique que j’ai faite pour les bébés. Je l’ai imaginée pour ma fille et ça m’a vraiment touchée qu’elle ait pu servir à quelqu’un que je ne connais pas et que je ne rencontrerai probablement jamais”, confie Claire-Marie Astruc, DJ et curatrice, fondatrice du studio de music services Listen To. Habituée à raconter des histoires en imaginant l’identité sonore des marques avec lesquelles elle collabore, la Parisienne et jeune maman sélectionne des morceaux passés en boutique ou lors d’évènements et mixe pour des dîners privés aux quatre coins du globe. Elle n’oublie pas, entre un DJ set pour une soirée Chanel à New York et un après-midi passé à dénicher des vinyles, de se connecter à ce qui fait l’actualité musicale contemporaine. “C’est important de savoir se détacher de la niche et d’adapter sa sélection en fonction de sa destination, tranche-t-elle. En trois ans, nos métiers sont devenus de plus en plus scrutés, tandis que des algorithmes font aussi des playlists… Pourquoi ne pas penser à la musique d’un shop quand on imagine aussi son odeur ?”
