Ino Casablanca à la Maison Blanche ! C’est ce qu’on se dit depuis le dimanche 2 février 2025, date du tout premier concert de sa carrière, durant lequel il a présenté Tamara, son projet sorti deux semaines plus tôt. Et pour une première, il était si à l’aise, souriant et insouciant qu’il semble doté d’un don inné pour fédérer. « C’était la récompense de sept ans de galère, de travail », se remémore-t-il, encore touché.
Ce n’était pourtant que le début des émotions pour lui, tant 2025 aura été son année. Après Tamara, il y a eu Extasia en octobre, un premier album où il polit avec encore plus de finesse ce style singulier puisé dans son parcours transméditerranéen – il a tour à tour vécu au Maroc, en Espagne et en France – hybridant flow en français qui claque comme une percu, synthés entêtants, guitares ibériques et beats électroniques.
Au cœur de sa musique procurant une intense envie de danser, Ino Casablanca fait infuser des textes écrits de manière instinctive ponctués d’incessants questionnements et tiraillements, de continuelles déceptions envers l’Homme autant qu’une réelle parole politique. Juste avant ses concerts (complets) à la Flèche d’Or et une année 2026 où il sera partout - notamment à la Cigale -, interview au long cours pour sonder le cœur et l’âme du rookie superstar de 2025.
Peux-tu nous parler de ton rapport à la fête et à la danse, des thèmes qui traversent toutes tes créations ?
Ino Casablanca : « C’est un rapport particulier dans la mesure où je n’aime pas forcément les musiques dansantes et que je ne danse pas beaucoup. Pour moi, bouger le cou, c’est danser. D’ailleurs, si tu regardes mes clips, tout le monde danse sauf moi. En revanche, j’aime la sensation que ça me procure. J’aime réagir à la musique en la ressentant, et que le groove soit rapide ou lent, c’est l’entrain que ça me procure qui me fait kiffer. »
Cette notion de fête se retrouve dans tes concerts très fédérateurs.
« J’aime ce moment de partage où les gens viennent pour profiter, chanter et rapper ensemble. Je veux tourner ça autour d’un retour à l’essentiel : écouter de la musique. Lorsque je vais en concert, j’aime sentir cette communion qui va un peu plus loin que certaines postures d’artistes venus se faire acclamer. »
Ton concert à la Boule Noire était ton premier et pourtant, tu semblais à l’aise.
« Ça me paraît naturel ! Mais ça dépend aussi de l’humeur du jour. A la Boule Noire, il y avait beaucoup d’amis, j’étais extrêmement ému après le concert. Ça représentait la récompense de sept ans de travail et de galères. Faire de la musique, c’est toujours un plaisir, mais un plaisir pas toujours immédiat dans la mesure où tu retravailles constamment les choses. Ce soir-là, ce n’était que du plaisir. Je me souviens être rentré à l’hôtel, d’avoir été ému et un peu triste. J’avais presque de la peine pour moi. Le silence de la chambre d’hôtel d’après concert est impressionnant. C’est particulier parce qu’il y a plein de gens avec qui j’aurais aimé célébrer qui n’étaient pas là ou avec qui je ne peux plus ou pas. »
Comment aurait réagi le Ino du Conservatoire en entendant les gens crier son nom ?
« Comme aujourd’hui, j’aurais trouvé ça abusé. A l’époque, j’avais déjà envie de faire quelque chose dans la musique, mais sans doute pas comme ça. En fonction des âges, mes réactions auraient été différentes : au collège, j’aurais dit « Ha ouais » ; au lycée « Bah ouais, encore heureux » ; puis, avec le temps, tu deviens plus humble. Sans doute qu’il y a encore très récemment, je me serais dit « Je me le souhaite ».
Tu as l’impression d’être de plus en plus humble, malgré le succès ?
« Je suis de nature plutôt humble mais c’est aussi une question de perception. Si je dis que je me trouve très fort et que je suis ambitieux, des gens vont sans doute me trouver arrogant s’ils ne sont pas d’accord avec moi. Et à mon avis, pour garder les pieds sur terre, il faut avoir des récompenses puis les perdre. »
Donc tu profites ?
« Pas tant que ça, je fais vraiment ça pour la musique. Profiter de quoi ? »
Que les gens expriment de l’affection et du plaisir à écouter ta musique.
« Bien sûr, je l’accueille, tout comme les critiques parce que certaines sont bonnes à entendre. Mais dans les deux cas, il ne faut pas que ça fasse ma journée. »
D'où vient cette phrase que tu brandis comme un mantra : « Fais les choses » ?
« J’ai longtemps eu tendance à procrastiner. Pourquoi ? Parce que j’avais peur d’affronter un résultat. Pour m’encourager, j’ai écrit cette phrase sur mon fond d’écran. Avec un ami, on voulait créer des objets pour faire communauté autour d’un message. Restait à le trouver. Des mois plus tard, en voyant mon fond d’écran, il m’a dit : « C’est ça ! » On l’a montré dans un premier clip, on a eu de la demande donc on a fait 100 casquettes. C’est quelque chose de personnel mais si des gens peuvent se reconnaître dans cette volonté de passer un obstacle, de mettre les peurs de côté, et se motiver, quel que soit le domaine, c’est super. Mais je mets en garde : il ne faut pas voir ce message comme une injonction à travailler, je ne vois pas la vie par les prismes du travail et de la productivité. J’aime faire de la musique mais les gens peuvent aussi vivre tranquillement sans rien faire. »
Comment composes-tu ta musique ?
« Vulgairement, ça reste des prods avec quelqu’un qui pose dessus. Ça peut partir de n’importe quoi : un texte, un flow, une prod, un refrain qui arrive de nulle part. Des choses me viennent en tête que j’enregistre pour ne pas oublier. Parfois, je compose tout seul où avec mes potos, Nico, qui joue du clavier, ou Osomexico, qui joue de la basse. Sur Extasia, on a fait quatre cinq prods tous les trois en tentant des trucs. C’est pas très sorcier, je n’ai pas vraiment de routine. »
Tu préfères faire les choses que les commenter. Mais sur le site Rap Genius, dédié aux lyrics hip-hop, tu as ajouté des commentaires sur les paroles de tes propres chansons. Pourquoi ?
« J’essaie d’expliquer des phases pouvant être floues ou dont l’interprétation peut être dangereuse. Il y a notamment cette phase sur les gens qui mettent des jeans skinny, j’ai voulu expliciter en disant qu’elle concernait une personne précise. Je n’ai pas envie qu’une personne mettant un jean skinny se sente mal à l’aise à un de mes concerts. »
Dans « Paraplui », il y a une phrase que tu dis tout bas : “Ramène ces putains du Conservatoire. Je vais leur montrer j'suis qui, moi”. Dans quelle mesure cette année 2025 est-elle une revanche ?
« Au Conservatoire, les profs m’aimaient bien parce que j’étais bon mais les élèves me faisaient sentir que, n’étant pas du même milieu, je n’étais pas à pas à ma place et pas le bienvenu. Après, sachant que je n’avais absolument aucune visibilité au moment de sortir ce morceau, c’est difficile de parler de revanche. »
A part le conservatoire où tu as fait du violon, quelles ont été tes autres portes d'entrée dans la musique ?
« Le conservatoire m’a formé techniquement et ouvert à des œuvres que je n’aurais jamais découvertes. Mais il n’a eu aucun impact sur ma créativité. Ma formation, c’est YouTube et la maison. Ce n’est pas au Conservatoire qu’on t’apprend à mixer, à écrire ou à poser. J’ai appris à me servir d’un logiciel sur Internet. Écrire, tu l’apprends en écoutant et en lisant. Tu lis les paroles, les schémas de rimes, tu te cales sur les autres rappeurs, en tentant de comprendre les placements, comment il enjambe les rimes pour la faire retomber plus tard.
Pour moi, c’est l’oreille qui fait tout : j’écoute et j’entends les couches. Je suis un boss de YouTube, j’y ai écouté tous les singles possibles et inimaginables de 2006 à aujourd’hui : beaucoup de rap, de R&B et de pop US. Usher, 50 Cent, Justin Timberlake, Nelly Furtado, Timbaland, Lauryn Hill, Kanye, Future, Drake, Justin Bieber, Britney Spears… À la maison, mes parents écoutaient majoritairement de la musique égyptienne et libanaise : Fairouz, Oum Kalthoum, Marcel Khalifé, Warda Ftouki… Le raï, je l'ai découvert plus tard quand j’allais au Maroc. »
Ces différentes phases font écho à ta vie dans différents pays. Des expériences et cultures qu’on retrouve hybridées dans ta musique et qui font sa singularité. Il y avait déjà quelques indices dans Demna en 2022 mais là, c’est poussé : à quel moment as-tu eu envie et t’es-tu senti autorisé à retranscrire ces expériences en musique ?
« Il m’a d’abord fallu rassembler le courage de faire une introspection. Je me suis toujours bridé en ayant peur de me confronter à moi-même. J’avais besoin d’être en accord avec moi-même pour que cela se traduise de manière entière dans ma musique. »
Tu te souviens d’un déclic ?
« Oui, avec le morceau « Fuck Larr ». J’avais le texte depuis très longtemps et le morceau était construit dans ma tête. J’étais dans une période où j’écrivais beaucoup, mais sans jamais poser ni faire de prod. Un jour, on se met à composer avec Osomexico. Au moment de poser, je repousse encore le truc. Ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas fait de musique dont j’étais satisfait que j’avais la sensation que si je ratais ce morceau, j’allais encore être déçu de moi-même et devoir repartir de zéro. Pour être transparent, même Demna, je me suis forcé à le sortir. C’est pour ça que je détaille mon processus, mon ressenti et les inspirations de chaque morceau sur les vignettes Spotify. Ces deux ans et demi entre Demna et Tamara, c’est le recul sur mon travail et ma non-satisfaction. Je pense que j’ai eu besoin d’accepter qui j’étais, notamment ma voix chantée. Encore aujourd’hui, je n’aime pas m’entendre. Oui, mon flow est une de mes caractéristiques mais j’y vois des limites et je sais sur quoi je dois travailler. »
Tamara et Extasia sont très complémentaires : l’un présente le « nouveau groove », l’autre « de nouveaux flows ». A quel point planifies-tu les choses ?
« Ce qui est assez étrange, et ça a justifié ce slogan « Fais les choses », c’est que je ne suis pas quelqu’un d’organisé. Je ne comprends pas comment j’arrive à faire de telles choses en étant comme ça. Soit je suis un chanceux maximal, soit un génie de fou. Et j’ai du mal à me dire que je suis ce gars si fort. Il y a sans doute un alignement de planètes. Est-ce de la fausse modestie ? Extasia a été fait en quatre mois, clips compris. C’est de la pure réaction. »
Si tu revendiques une créativité instinctive, il y a de nombreux thèmes récurrents dans tes morceaux. Tu fais beaucoup fait mention de déception, de solitude, de trahison, de méfiance ou de mélancolie. As-tu toujours été méfiant et désabusé ?
« Au contraire, j’ai toujours fait confiance à tout le monde ! Le temps m’a rendu plus pragmatique et surtout parano. Au lycée, ma première meuf me disait que j’étais naïf parce que je croyais à des utopies où l’on pourrait tous se kiffer. Je commençais souvent mes phrases par « Imagine ». En disant ça, tu mets en place des conditions qui permettent d’effacer la réalité du monde. »
Ce sont tes expériences qui t’ont rendu comme ça ?
« Disons que, progressivement, j’ai vu la mauvaise foi des gens, leurs trahisons et leurs mauvais comportements. Les humains sont si décevants. La seule solution que j’ai trouvée pour dépasser ça, c’est de refaire confiance. C’est peut-être étrange mais je pense que tellement d’humains le méritent. Surtout celles et ceux qui partent de loin, que tu as vu mal se comporter mais qui ont eu l’humilité de changer. Si les gens prennent conscience de leurs actes et se repentent, donnons-leur une vingtième chance s’il le faut. C’est un processus que je pousse à son paroxysme en me remettant constamment en question. On ne peut pas tout le temps avoir raison. »
En parlant de conscientisation, tes textes sont ponctués de dénonciation de discriminations, de violences systémiques et de schémas de domination.
« J’ai toujours été scandalisé par l’injustice et par les gens qui n’y réagissent pas, comme si ça ne les concernait pas, sauf que ça peut les toucher un jour. Et je n’ai pas l’impression qu’il faille beaucoup souffrir dans la vie pour comprendre que des choses sont indécentes ou inacceptables. On ne demande pas la lune, juste un peu de décence. »
Enfin, 2025 a-t-elle un peu guéri les blessures d’ado que tu évoques dans le morceau « Flocage » ? Et est-ce que le statut de rookie superstar te met la pression pour 2026 ?
« Je n’ai aucune pression pour 2026, il faut juste que j’assume. En ce qui concerne 2025, ça m’a aidé mais je ressens encore des travers et j’évoquerais plus ça comme un pansement. Je suis sans doute le seul à pouvoir me guérir. »

