Lorsque les musicologues du futur se documenteront sur comment sonnaient la liberté et l’émancipation en 2026, ils devraient rapidement tomber sur Disco Inferno de LinLin. Sorti le 29 mai sur son label Punk Records – le nom dit beaucoup –, ce premier album de l’artiste val-de-marnaise est un front kick à fragmentation, un manifeste tant sonore que textuel.
Sur les douze titres façonnés avec son alter ego le producteur Mob, LinLin chante aussi bien qu’elle rappe, et réussit avec une bluffante acuité à faire se télescoper tous les genres et communautés qui l’ont animée et pansée – house et pop, punk et culture club, culture ballroom ou Miami Bass – dans un projet fédérateur et festif.
Un album fait de prises de position, « symbole de mon émancipation et de ma liberté totale » dit LinLin, qui nous raconte les coulisses de ce projet avec son producteur Mob avant son passage au festival parisien Yardland le samedi 4 juillet.
Il y a trois mois, tu as démarré ton concert Dans le Club pour Arte immobile sur scène, les mains sur les hanches. Que représente l’attitude pour toi ?
LinLin : Je considère que la personne en face de moi me voit un peu comme une super-héroïne alors c'est important d'incarner un personnage et d'avoir ce charisme. Ça me plaît ! Sur cet album Disco Inferno, j'ai envie de personnifier quelque chose d'un peu surnaturel, d’être à fond dans mon personnage – et même de le surjouer.
Cette attitude influe-t-elle sur ta relation à ton public ? Je me souviens d’une story où tu disais : « N’hésitez pas à m'aborder, je ne suis pas méchante. »
LinLin : Je comprends qu’entre cette attitude un peu froide sur scène, ma cover un peu effrayante et des poses qui peuvent parfois paraître hautaines, les gens puissent être intimidés. Sans doute que l’esthétique hyper léchée et ma confiance en moi peuvent être perçues comme de la vanité. Surtout quand tu es une femme noire, on va te caser dans ce truc hautain, alors que non. C’est juste un rôle, un peu comme une actrice, et j'adore me connecter à mon public.
Justement, peux-tu nous parler de ta communauté et de tes fans, les « Charlotte » ?
LinLin : Ce nom vient de One Piece, mon manga préféré. Charlotte LinLin, c’est le personnage de Big Mom l'impératrice, une des seules femmes de cet univers très masculin. Elle est perçue comme très dure, très hautaine, alors que ça découle d’une histoire très triste avec des gens ayant voulu profiter de sa force surnaturelle. Adulte, elle a eu plein d'enfants, tous nommés Charlotte + un prénom derrière. C’était un clin d’œil d’appeler les gens de ma communauté de cette façon. C’est important d'avoir un nom pour ma communauté, de fédérer les personnes qui écoutent et aiment ma musique. On se donne mutuellement de l’amour et de la force, je les considère sincèrement comme ma famille et j’ai envie qu'ils se sentent intégrés comme tels.
Sur le morceau « Blacc* », qui ressemble à un manifeste de l’album avec tous les thèmes forts qui le traversent, tu démarres en disant : « Je crois que la France a un dilemme, c'est nous les vilains, c'est nous le problème. »
LinLin : « Blacc* » est très important, c’est le seul son qu’on a clippé et il est représentatif du projet dans le sens où je délivre un message en faisant danser sur des sonorités peu ou pas très connues en France. Je ne voulais pas que tout soit politisé mais c’était important de venir sur cette première phase avec un discours, une opinion et un avis politique. Cette phrase représente un peu ma vie et comment je vois la France, tout en étant un clin d’œil à « Boogeyman » (dans ce morceau, LinLin développe des thèmes politiques avec notamment cette phrase « Trop noire pour réussir, trop faim pour échouer ». Et dans le clip, on la voit en bikini devant un drapeau français, ndlr). Aux infos, on a toujours l'impression d'être les mauvaises personnes alors qu’on est simplement nous.
Il est aussi question de sororité, d’empouvoirement féminin et de figures féminines comme Madonna et Mylène Farmer. Pourquoi elles ?
LinLin : Madonna et Mylène Farmer sont des symboles de l'émancipation et de la liberté d'être une femme. C’est grâce à elles qu’aujourd’hui, des artistes féminines comme moi s’assument et ont des messages aussi ouverts et libres. Elles m’inspirent par ce qu’elles ont réussi à faire et dire au moment où elles l'ont fait. Mylène Farmer a dit des choses très taboues à cette époque-là. Qu’elle ait pris ce risque en sachant qu'elle allait se prendre une vague de haine, c’est très courageux. C'était important de la citer parce que j’ai envie de représenter cela à ma manière aujourd'hui.
En 2023, dans le morceau « Ce que l'avenir vous réserve », il était question que tu reçoives de « l'amour-propre ». En 2026, tu revendiques le statut de « dictatrice, d'impératrice, de mother, présidente, génitrice » et tu enjoins tes sœurs à « ne pas écouter ceux qui disent que ce sont des tana ». Comment en es-tu arrivée là ?
LinLin : Si, dans The Espers, je faisais de l’ego trip, dans Disco Inferno, on est au-delà ! Et ça, c’est quelque chose que je vis réellement et que j'assume, ce n’est pas un rôle. J’ai vécu beaucoup d’expériences entre les deux projets qui ont fait que j’avais envie d’être totalement libre et de reprendre le contrôle de ma personne, de prendre confiance en moi, dans les paroles, dans ma manière de me présenter, sur scène, sur mes visuels, sur les photos, et dans ma manière de m’habiller.
Jusqu'à The Espers, beaucoup de gens de mon entourage me dictaient quoi faire et questionnaient mon envie de faire de la musique. J’ai voulu que Disco Inferno soit le symbole de mon émancipation et de ma liberté totale, que je dise ce que j’avais sur le cœur et que ce soit un exemple pour les personnes qui vivent la même chose que moi. En tant qu’artiste, je n’ai pas trouvé de récit similaire au mien, alors, si je peux le faire, c’est une très bonne chose.
Je prends un exemple : quand les artistes reçoivent une récompense, on les entend souvent dire : « Ma mère et mon père sont trop fiers. » Moi, je sais que ma famille ne le sera pas parce qu’ils sont opposés à l’idée que je fasse de la musique. Je n’ai désormais plus rien à faire de l’avis des gens, je fais ce que j’ai envie de faire et je n’aurais pas de regret à la fin de ma vie. Cet album, c’est vraiment la liberté absolue, tant dans la musicalité, en posant sur tout ce dont j’avais envie, que dans les thèmes abordés. Personne ne peut m’interdire quoi que ce soit et c’est pour ça que les gens ont connecté avec ce projet. Ils ont senti cette liberté dans mon discours et ma musique.
Tu vois ce projet comme une thérapie ?
LinLin : Bien sûr ! Disco Inferno, c’est ma fête où j’oublie un peu tous mes problèmes ! Et celles et ceux qui veulent oublier les leurs avec moi, je suis là !
Cette sève émancipatrice infuse aussi dans les prods. Avec ton producteur Mob, comment avez-vous pensé cette articulation avec les textes ?
LinLin : Je vais très rarement venir avec un texte que j'ai écrit. Ça part souvent d’une idée de Mob sur laquelle je rebondis. Je fais très attention aux prods sur lesquelles je pose, elles doivent me procurer une émotion et à partir de là, je peux écrire dessus. Je sais qu’en France, c’est parfois moins important, avec la prod qui vient habiller le texte.
Mob : Je pense que cet engouement à l'international, avec notamment la chronique dans Pitchfork, vient en partie de cette importance accordée à la musique. Les gens sentent le langage de la musique et connectent malgré la potentielle barrière de la langue.
LinLin : Et le fait d’avoir beaucoup travaillé le chant et le rap me permet aujourd’hui de pouvoir poser sur toutes les prods proposées et d'avoir un discours en fonction des sonorités. Surtout, le gros challenge sur cet album a été de poser sur des sonorités qui ne sont pas connues en France, je n’avais pas forcément de modèle sur lequel m'appuyer. Sur la house, parfois, j'essayais de chanter, ça ne sonnait pas comme j'imaginais, presque un peu ringard.
Le projet touche à beaucoup de genres musicaux. Qu’est-ce qu’il y avait dans votre playlist au moment de composer cet album ?
LinLin : Pas mal de house music, du Azealia Banks, Donna Summer ou Giorgio Moroder pour avoir ce côté disco, retrouver l’essence de la house music. Il y a eu beaucoup de Renaissance de Beyoncé, le dernier projet de Gesaffelstein, et de Miami Bass.
J’ai aussi entendu des choses proches de la Hi-NRG, ce disco sous vitamines, très queer. Un aspect que l’on retrouve beaucoup dans le projet.
LinLin : J’avais envie d’avoir un langage universel. La scène ballroom a été une grosse inspiration dans notre musique, je voulais faire ce clin d’œil à cette scène, que je ne trouve pas assez exploitée en France. Cette énergie fédératrice de liberté, de célébration, de fête et de s’en foutre de l’avis des gens, je voulais l’avoir dans l’album. J’ai aussi envie de ramener cette atmosphère et cette énergie dans les concerts, et notamment à la Gaîté Lyrique où la scène ballroom est très présente.
Dans « Alive », tu dis : « Il n'y a que sur le dancefloor que je me sens alive. » Comment cette proposition artistique a-t-elle vocation à être retranscrite en concert à Yardland ce week-end puis à la Gaîté l’an prochain ?
LinLin : C’est très important que nos concerts soient des expériences pour le public. On aime tester les sons en live avant qu’ils sortent, et on les retravaille ensuite avec les synthés pour amener ce côté électronique.
Mob : Le live est le point culminant pour un artiste : c'est le moment où il voit ses fans et célèbre avec eux. Il faut se rendre compte qu’il y a des personnes qui vont prendre une voiture pour venir, peut-être un hôtel, tout ça pour te voir performer. C'est une bénédiction et il faut les respecter. Un bon live peut marquer quelqu'un à vie. Il faut que dans 60 ans, il ou elle se souvienne du concert de LinLin.
Le nom de ton label est Punk Records. Comment le punk est-il entré dans ta vie ?
LinLin : Au moment où j'ai commencé à faire de la musique. Tout simplement parce que chez moi, c'est mal vu, et même interdit, de faire de la musique. Rien que le fait de faire de la musique est punk.
Mob : Le punk bouge avec les mœurs de la société et tout ce qui se passe dans le monde. Par exemple, on avait reproché à LinLin d'utiliser le drapeau français en disant que ce n’était pas un move punk. C’est au contraire punk de fou, avec une vraie réappropriation où elle se met un peu en danger.
LinLin : Rends-toi compte : moi, une femme noire, en bikini, devant le drapeau français. Je ne vois pas ce qui n'est pas punk. Pour moi, être punk, c'est ne pas avoir de limites. C'est faire Disco Inferno, un album à contre-courant de ce qui se fait, avec un propos qui va à contre-courant de ce qu'on est censé dire dans cette société. Et de le faire avec un vrai vent de liberté, en abordant des thématiques comme le sexe, avec des sonorités ou des structures de morceaux pas faites pour coller aux standards.

