Monde icon-chevron-right France icon-chevron-right Paris icon-chevron-right On a visité l'atelier de... Jo Di Bona. Dans l'intimité d'un street artiste mondialement renommé
Jo Di Bona atelier
© C.Gaillard

On a visité l'atelier de... Jo Di Bona. Dans l'intimité d'un street artiste mondialement renommé

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Jusqu'au 28 août, le street artiste Jo Di Bona est à la Manufacture 111 dans le cadre de l'exposition collective Artwork. Pour l’occasion, il nous a gentiment ouvert son havre de création.

L’atelier d’un artiste de renommée mondiale, vous l’imaginez comment ? Spacieux, fait de murs blancs laqués, de grandes baies vitrées et situé en plein cœur d’un quartier huppé de Paris ? Perdu ! En tout cas, celui de Jo Di Bona n’a rien à voir avec cette description. C’est même presque tout le contraire puisque son antre créatif est établi dans un garage aménagé d’une charmante zone pavillonnaire aux abords de Neuilly-Plaisance. Au sous-sol de la maison de ses premiers fans et soutiens : ses parents.

 

 

Un atelier à l'image de son occupant : simple et authentique.
© C.Gaillard

 

 

 

 

 

C’est là, dans une résidence aux faux airs de village montagnard, que le street artiste œuvre en toute discrétion. Ou presque. Jo est en effet reconnu par tous ses voisins, qu’il salue avec un grand sourire et auxquels il demande sincèrement des nouvelles de la famille, des petits-enfants... Mais s’il ne passe pas inaperçu ce n’est pas tant parce qu’il a vendu des toiles par milliers que parce qu’il a passé toute son enfance ici. Et bien qu’aujourd’hui Jo Di Bona habite à Villeparisis avec sa compagne, c’est indéniablement cet ancrage « à la source » qui lui permet de cultiver sa belle humilité. Comme en témoigne la simplicité dont se pare son atelier.

Trois ateliers = un virtuose

Un atelier ? A vrai dire, plutôt trois annexes complémentaires. Deux en intérieur, une en extérieur, surplombant un panorama vallonné. Un petit havre de paix au-dessus d’une dense forêt qui prend l’aspect d’un cabanon noir. Jo Di Bona y tague l’arrière-fond de ses tableaux, évitant ainsi d’incommoder ses parents avec les effluves des solvants. Les murs bariolés de l’abri démontrent d’ailleurs leur fonction de brouillon. Même la toile d’araignée qui garde mollement l’entrée a subi les assauts colorés de Jo, la transformant en barbe à papa rose bonbon. Toutefois, celle qui l’a tissée ne lui en tient pas rigueur et partage paisiblement les lieux avec son hôte.

 

Se prendre trop au sérieux ? Non merci, Jo Di Bona ne veut pas de ça !
© C.Gaillard

 

 

Même la toile d’araignée à l’entrée de l'atelier a subi les assauts colorés de Jo...
© C.Gaillard

 

 

 

 

 

 

 

Et quand le travail de graff est fini ? Jo Di Bona regagne le garage où, sur un tapis défraîchi, entre le vélo de son père, les grillages servant de pochoirs pour les trames et un tas d’affiches récupérées à droite à gauche, il peut alors commencer à déchirer ses toiles avec minutie. Une technique particulière, fastidieuse (et ressemblant pour certains à du sabotage) qui a fait de son style un style unique.

Quant au dernier atelier formant ce tout artistique, il s’agit d’un petit réduit lumineux où s’entassent des toiles achevées et enveloppées de plastique ainsi que des bombes de peinture soigneusement rangées par couleur dans des cartons couchés sur les étagères. Le sol est une œuvre en lui-même, jonché de cartons, de lanières de papier et d’éclaboussures multicolores. 

Relégué dans un coin, un bureau où Jo ne s’assoit jamais croule sous les pinceaux, les caps et les outils en tout genre. A la fois mascotte et coach discret, un petit éléphant vert pomme gagné au grappin d’une fête foraine par Amélie (la chérie de Jo) se dissimule, lui, pudiquement derrière les aérosols. Tandis que, adossés aux murs, reposent des posters noir et blanc, déroulant des visages de célébrités ou d’animaux que Jo retouche sur Photoshop et fait ensuite imprimer. 

© C.Gaillard

 

 

A la fois mascotte et coach discret, un petit éléphant vert pomme gagné au grappin d’une fête foraine par Amélie (la chérie de Jo) se dissimule, lui, pudiquement au milieu des aérosols.
© C.Gaillard

 

 

 

 

 

 

Le bureau où Jo Di Bona ne s'assoit jamais.
© C.Gaillard

 

 

Des femmes souvent, iconiques et aux prunelles farouches, mais aussi des animaux. Sauvages dans les deux cas. Et quelques enfants, comme pour la fresque en hommage aux réfugiés syriens place de la République. Des hommes, Jo Di Bona en a croqués certains – l’Abbé Pierre, Nelson Mandela, Serge Gainsbourg… – mais sa préférence va aux traits fins, aux regards déterminés, à la beauté incandescente. Bref, à ce qui a du relief, ce qui semble sortir du cadre pour vous happer. Et quoi de mieux, pour accentuer cette impression, que les collages subtilement arrachés ?  

La quête du mouvement pour faire bouger les choses

« Je déchire du papier depuis mon "époque vandale" », nous explique Jo Di Bona en sortant un album photo un peu poussiéreux. En tournant les pages pleines de clichés de wagons tagués et de croquis adolescents, il nous raconte ses débuts dans le monde du street art. Quand, dans les années 1990, il partait graffer son blaze, Anoze – inutile de lui chercher une quelconque signification, ce n’est qu’un assemblage de lettres « graphiquement intéressantes » nous assure Jo en rigolant –, avec ses potes de classe : les frères Alagna et Dan Levy, aujourd’hui chanteur de The Do. Il nous confie aussi ses escapades nocturnes dans la ville accompagné de Nestor et Lek, ses tentatives avec différents médiums (pastel et autres) ainsi que ses doutes artistiques.

« A l’époque, je  trouvais que le graff manquait de relief, et je pensais que le street art était voué à disparaître car, à part du lettrage, je ne voyais pas ce que l’on pouvait faire d’autre. » Heureusement, sa professeur d’arts plastiques la peintre Claudie Laks a su ouvrir le champ de ses possibles créatifs. « Avec un œil bienveillant mais critique, elle observait nos graffs et nous disait souvent : "As-tu fait attention au carrelage sur lequel tu as tagué ? Et cette affiche collée sur le mur, l’as-tu vue ?". J’ai alors commencé à m’intéresser à d’autres techniques mais c’est le collage qui m’a le plus plu », reconnaît Jo. Emerge alors de son esprit en ébullition un genre nouveau : le « Pop Graffiti ». Pop, coloré et énergique, comme son inventeur.

 

 

Les œuvres de Jo Di Bona à l'exposition Artwork.
© T. Sevin

 

 

 

 

 

 

 

Toutefois, sans jamais perdre le feu de cette passion graphique, Jo Di Bona la mettra entre parenthèses pendant près de douze ans, au profit de la musique. Ce n’est qu’en 2013 que celui qui s’imaginait ne retoucher à la peinture qu’à l’heure de la retraite revient à ses premières amours urbaines avec plaisir, « ravi de voir qu’[il] [s]’étai[t] trompé et que le street art [avait] su se réinventer, se démultiplier. » 

« Je me sens comme un bébé dans le monde du street art »

Durant cette décennie où Jo fut le compositeur-interprète du groupe pop-rock Hôtel, le musicien n’a jamais perdu ses réflexes d’artiste. « Quand je composais, je parlais en termes de couleurs. Et j’ai souvent fait des analogies entre ces deux arts : pour moi l’atelier s’apparente à un studio où l’on est seul face à son œuvre. On a besoin de performances live, de concerts pour échanger avec le public, car si on ne partage pas ce que l’on produit, on se lasse. » De même, Jo compare l’inspiration musicale à celle de la peinture, toute œuvre étant composée « de samples pris un peu partout ». Lui-même pioche ses idées en admirant les travaux de ses artistes fétiches (Picasso, Warhol, Dali…) à la suite desquels il sera d’ailleurs bientôt exposé à la galerie Bartoux, « un honneur ».

 

 

En nous voyant perplexe devant sa collection de caps (nom technique des bouchons d'aérosols), Jo nous explique avec enthousiasme la fonction de chacun, pourquoi telle forme donne telle projection, démonstration sur un bout de carton à l'appui.
© C.Gaillard

 

 

 

 

 

 

Néanmoins, Jo Di Bona l’admet, le milieu des collages et des aérosols fait moins tourner la tête que celui des basses et des amplis. On a plus de mal à garder la tête froide face à des milliers de personnes en liesse que lorsqu’on graffe avec quelques centaines d’admirateurs dans le dos… Preuve que l’artiste a su garder les pieds sur terre malgré un succès fulgurant depuis son retour il y a trois ans ? Il doute encore. « Je me sens comme un bébé sur le marché de l’art », avoue-t-il, serrant entre ses doigts adroits une tasse de Lungo Intenso. Un nouveau-né déjà bien calé et assoiffé de projets : des festivals, une pochette d’album pour un ami guitariste, un clip en préparation, de nombreux accrochages en vue, etc. Et surtout une envie de faire évoluer son style en laissant le soin aux spectateurs de déchirer ses toiles de manière spontanée. Après tout, « Pop Graffiti » signifie aussi « populaire », soit « qui appartient au peuple », non ?

D’ici là, Jo profite du peu de répit que lui accorde cette journée pour savourer les rayons du soleil d’août qui pénètrent à travers la porte du garage relevée, histoire de laisser l’humidité s’échapper de sa tanière artistique et d’entendre les oiseaux chanter. Car observer la nature est un plaisir héréditaire qu’il partage avec son père. Voire une nécessité pour se recentrer dans l’effervescence de son existence.    

Vous avez aimé visiter avec nous l'atelier de Jo Di Bona ? Alors, visitez aussi ceux de Nebay et Jérémie Baldocchi.

 

© C.Gaillard

© C.Gaillard

 

 

 

 

© C.Gaillard

 

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