Club de nuit, accueil de jour : comment le Coucou Crew a transformé la Station en refuge
© Marion Poussier
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Comment le Coucou Crew a transformé la Station en refuge pour les jeunes exilés

Depuis 2018, l’asso Coucou Crew, menée par Juliette Delestre, y accueille de jeunes exilés à la rue, mêlant hospitalité, soutien psychologique et création artistique. Plongée dans un lieu où la fête n’avait pas d’autre choix que de devenir politique.

Rémi Morvan
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Ce jeudi 4 décembre 2025, il est à peine midi quand on arrive à la Station par ce trajet maintes fois parcouru entre les abords du périphérique de la porte d’Aubervilliers et les Maréchaux. Loin de l’éphémère vernis de la fête et de la nuit, comme un précipité de cette ville parisienne en pleine mutation et dissonance cognitive, la réalité quotidienne des personnes exilées à la rue, ballotées au fil des brutales évacuations de camps, se montre au grand jour. On a rendez-vous avec Juliette Delestre, fondatrice du Coucou Crew, l’association résidente de la Station qui aide les jeunes exilés en leur proposant un espace d’accueil de jour.

Coucou Crew
© Marion Poussier

Célébrée pour la qualité de sa programmation musicale et la liberté de son dancefloor, la Station a dès son ouverture en 2016 été en contact direct avec les populations en situation d’exil, rassemblées dans les entre-deux du Nord-Est de Paris. « On se faisait tancer par des gens qui demandaient comment on pouvait organiser des teufs à côté de campements, se souvient Thomas Carteron, directeur de la communication d’un lieu qui a choisi d’ouvrir les yeux sur ce qui se passait autour de lui. « À cette époque-là, il y avait eu des coups de main plus ou moins informels comme l’ouverture de robinets, et on avait accueilli en 2017 la troupe anglaise Good Chance qui travaillait avec des gens coincés à Calais. C’est un moment où s’est opéré un rapprochement entre les engagements esthétiques, artistiques et politiques de la Station, et la rencontre avec Juliette a permis de le faire de façon concrète. »

Un besoin d’agir

Pour Juliette Delestre, tout a commencé par un rejet de la fatalité épidermique. En 2017, tout juste diplômée de psychologie, elle vient parfois faire la fête à la Station, et elle est bouleversée par la situation des personnes exilées. « L’idée du Coucou Crew part de cette impossibilité à m’habituer à voir autant de gens dans la rue, notamment des personnes qui n’étaient visiblement pas d'ici », se remémore-t-elle avec émotion, entourée de ses deux collègues dans leur exigu bureau du premier étage de la Station. « Je me suis dit : ils vont crever là et leur famille ne sera même pas au courant. »

Coucou Crew
© Coucou Crew

Agir devient alors un leitmotiv. Avec sa camarade d’études Claire Roberge, elle se met en quête d’un lieu pour créer des groupes de parole pour soutenir les jeunes exilés. « En tant que psychologue, ces rencontres et contacts humains ont un effet très important en matière de prévention de troubles mentaux. Il faut se rendre compte de ce qu’ils vivent : dormir dehors, ne pas avoir de visibilité sur l’avenir, devoir mentir sur son identité ou être pourchassé. » Après un premier contact avec l’asso Paris d’Exil, elles envoient un mail à la Station, et en janvier 2018, le Collectif MU derrière le lieu leur ouvre le Mini-Club pour organiser les groupes, avant de monter des ateliers radio et des goûters musicaux six mois plus tard.

Coucou Crew
© Coucou Crew

En 2019, l’association Coucou Crew est officiellement créée, et plusieurs membres de la Station, comme la codirectrice Juliette Décarsin, prennent place dans l’organigramme, impulsant son développement et la recherche de financements. L’intégration à la Station se renforce en 2021 avec l’ouverture dans la nouvelle parcelle Station Nord d’une aire de repos – renommée la Case par les résidents – construite avec les membres de l’asso et ses bénéficiaires. Refuge chaleureux pour les jeunes, cet espace en forme de tipi, crayonné par les archis maison Atelier Craft et Ici!, est visible depuis les espaces festifs, comme une passerelle entre le jour et la nuit. 

La Case pour un nouveau départ

L’ouverture de la Case a changé beaucoup de choses, dit Juliette : « C’est un lieu de vie couvert et ouvert quatre jours par semaine, de 14h à 18h, où les gars peuvent dormir, charger leur téléphone pour toutes les démarches, écouter de la musique, jouer aux cartes, profiter d’une boisson chaude et surtout être en lien avec des humains. » Mais le Coucou Crew n’est pas « misérabiliste », insiste-t-elle. « C’est très vivant et chaleureux. Les accueillis deviennent ensuite accueillants, dans une vraie idée d’autogestion, sans hiérarchie et surtout sans contraintes. L'idée est que chacun se saisisse comme il souhaite de cet accueil. » Les chiffres donnent une idée du vide que le Coucou Crew est venu remplir : plus de 2 200 résidents depuis la création de l’asso et une moyenne quotidienne d’une trentaine de jeunes présents à la Case.

Atelier Craft - Aire d'accueil
© Victoria Tanto

Dans leur bureau à l’allure de mangrove miniature qui tranche avec le béton environnant, la petite équipe (trois CDI, dont Juliette) phosphore pour trouver des financements pour boucler un budget annuel de 110 000 €, dont seulement 5 000 € de subventions publiques – « On est pauvres mais libres », sourit Juliette –, et pour préparer le programme d’activités destinées aux résidents.

De la rue à la scène

Ceux-ci profitent bien évidemment de l’écosystème culturel de la Station, avec l’idée d’utiliser « toutes les pratiques artistiques comme levier thérapeutique et améliorer le bien-être de ceux qui viennent », théorise Juliette. Sont proposés des ateliers radio, des initiations aux métiers du son mais aussi des arts visuels avec la création d’une gazette, de la linogravure, cyanotypie, de la photo, sérigraphie, ainsi que de nombreuses sorties dans les musées et théâtres parisiens, sans oublier des ateliers de langue française. « On fait aussi beaucoup de jardinage et on rêve d’un petit séjour à l’océan. »

Coucou Crew
© Marion Poussier

Les résultats sont là : tandis que Baldé est devenu responsable de la billetterie, Adama et Max-Antoine ont monté un groupe, Yele Yele, entre chant en bambara, trap et ambiances électroniques hallucinées. On les retrouvera à la Station, côté club, avec d’autres résidents comme DJ Myster à la Coucou Party ce 16 janvier. Tous les bénéfices seront reversés à l’association menée par Juliette, qui espère voir plus de résidents suivre le même chemin. « C'est un de nos objectifs : voir des bénéficiaires revenir à la Station sans nous, soit pour faire la teuf, soit pour monter sur scène. »

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