Jean Morel au Grünt festival 2025
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Comment le média rap Grünt est entré dans la bataille contre l’extrême droite

De défricheur de la scène rap underground, Grünt est désormais en première ligne dans la lutte contre les idées de l’extrême droite.

Rémi Morvan
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De défricheur de la scène rap underground, Grünt est désormais en première ligne dans la lutte contre les idées de l’extrême droite. En début d’année, le média avait marqué les esprits avec le succès de sa « tournée municipale », une série de concerts et de moments communautaires, « dans un moment où l’on peut être étouffé par la haine et la violence », comme dit son fondateur Jean Morel. Alors que se profilent les échéances électorales et son festival (les 30 et 31 octobre à la Grande Halle de la Villette), il veut laisser l’énergie de ses fans, de plus en plus jeunes, lui indiquer la marche à suivre pour 2027.

 « Aujourd’hui, face à l’urgence et au contexte de diffusion des idées d’extrême droite, être silencieux, ce serait de l'irresponsabilité. On a un devoir de résistance et de responsabilité en utilisant notre audience pour diffuser nos idéaux avec nos armes : la culture, le savoir et l’amour. » Il n’est pas sur scène en train de présenter des artistes, mais c’est tout comme. Car quand on le lance sur le sujet de la lutte contre l’extrême droite, dans laquelle son média Grünt est actif depuis plusieurs années, Jean Morel devient tout de suite intense, intarissable et viscéral.

Ce lundi 26 octobre, cinq jours avant la 5e édition du Grünt Festival à la Villette, il revient sur l’entrée de Grünt dans la bataille : « Le moment charnière, qui résonne doublement aujourd'hui, c'est l’entre-deux-tours des législatives en 2024. » Le 3 juillet, quatre jours avant un second tour censé mener le RN au pouvoir, un village des médias indépendants se monte place de la République. Les « grands frères » de StreetPress mettent Grünt dans la boucle, eux qui phosphoraient sur la façon d’apporter leur pavé à l’édifice. L’idée ? Faire ce qu’ils savent faire : réunir la crème du rap pour un plateau en début de soirée. « Vu que ça fait 15 ans que je suis dans le milieu, j’ai la chance, et c’est un truc qui change tout, d’avoir les WhatsApp des gens. » Au bout du fil, tout le monde répond présent : BEN plg, Theodora avant le tsunami « BBL », Jäde ou le regretté Prince Waly qui ouvre le bal.

Prince Waly le 3 juillet 2024
© Léo SchillingPrince Waly le 3 juillet 2024

Waly s’avance, cuir Schott sur le dos, drapeau bleu-blanc-rouge au creux du poing levé : « Ce drapeau nous appartient, on ne va pas le laisser aux fachos. Je suis fier de le brandir, je suis fier d'être Français. » Jean Morel est admiratif en y repensant : « La justesse et l'intelligence de ces propos à ce moment-là sont incroyables, le tout devant 40 000 personnes et en s’exposant, car il prend la parole en tant que personne racisée avec le drapeau français ! Mais l'image est magnifique, on a l’impression que c’est la pochette d’Ideal J ! » Le dimanche qui suit, le NFP remporte les élections et Prince Waly fait du Prince Waly : « Il m’écrit en me demandant “Et toi, est-ce que ça va ?”. Rends-toi compte, il prenait des nouvelles alors qu’il venait, ça n’avait pas manqué, de se prendre un torrent d’insultes racistes. Cette grandeur d’âme, cette capacité empathique, c’est pour moi l’un des fondements des idéaux principaux de la gauche. ».

Contre les discriminations depuis 2012

Moment charnière, ce 3 juillet 2024 ne correspond pas non plus à un « coming out gauchiste ». « Même si ce n'était pas aussi obvious, les gens avaient plus ou moins compris ce qu'on défendait », estime Jean Morel. L’existence même de Grünt, lancé en 2012, était un acte politique, avec cette volonté d’éclairer dans des freestyles vidéo l’underground rap francophone, moyen d’expression issu des communautés discriminées intrinsèquement contestataire, dont l’histoire est parsemée de prises de positions frontales contre l’extrême droite, comme en 1997, avec le morceau « 11 minutes trente contre les lois racistes », ou en 2004, et Diam’s qui emmerde Marine Le Pen dans son titre « Marine ». 

A l’été 2019, le média lance le Grünt Tour pour explorer les scènes rap du continent africain – difficile de faire plus politique que ça en ces temps de repli sur soi. Le 26 novembre 2020, Grünt entre concrètement dans le débat public avec un communiqué dénonçant « le nouveau schéma national du maintien de l’ordre qui restreint fortement la liberté d’informer dans le cadre des manifestations ». Fin 2021, l’équipe sort les premiers épisodes d’un nouveau podcast, Révolutions. Le pitch ? « Plonger au cœur des révolutions, politiques ou sociales, culturelles ou artistiques, craintes ou désirées, d’hier et d’aujourd’hui, pour mieux préparer celles de demain. »

BEN plg le 3 juillet 2024
© Léo SchillingBEN plg le 3 juillet 2024

Un chemin qui aboutit à ce 3 juillet 2024 : Grünt change de perception sur son rôle et prend conscience du besoin d’unité des médias contre l’extrême droite. « Historiquement, dans le rap, on est dans un milieu d'ego et de compétition. Mais là, c'est une question de concorde. On a plus que jamais besoin de solidarité et d'applaudir n'importe quelle initiative », insiste Jean Morel, qui, tout au long de l’entretien, a multiplié les compliments aux deux autres grands médias rap, Booska P ou Yard, pour leur manière de traiter et célébrer les mobilisations et les cultures populaires.  

En tournée contre l’extrême droite

Au printemps 2025, pour dénoncer l’austérité décrétée par le gouvernement et les budgets alloués au secteur culturel, le rappeur lillois BEN plg et Grünt montent en 24 heures une tournée pour la culture, rapidement complète dans plusieurs villes de France. Un galop d’essai avant la « Tournée municipale » pour les élections municipales de mars 2026.

« Cette tournée contre l’extrême droite vient d’une conversation avec les équipes à la fin du dernier festival. On avait le sentiment d'avoir vécu quelque chose de rassurant, comment ça peut être beau et simple quand les gens s'aiment », se remémore Jean. « On avait plusieurs enjeux : un rapport à la décentralisation pour rencontrer les gens qui nous suivent en dehors de Paris ; cibler les villes de potentielle bascule ; et valoriser, justement, les espaces et les gens qui se bagarrent. »

La tournée se cale en quelques jours, la famille Grünt élargie répond présent à l’appel lancé par le média : Prince Waly, NeS, 2L, Ino Casablanca, Gen, Lesram, Bekar, Danyl, BEN plg, Costa, Surprise, Akissi, Limsa d’Aulnay… Au total, onze dates complètes dans tout le pays, et des bénéfices reversés à StreetPress, un exemple pour sa ligne antifasciste, féministe, queer, décoloniale, solidaire et populaire, et un soutien moral. « Ils ont l'intelligence d'associer des figures artistiques à ce genre d'enjeux et de réussir à les mobiliser. Et quand on a des doutes, comme ils sont déjà passés par là, ils nous coachent. Et c'est là où ils font du bien. » Ces dates deviennent des moments communautaires, de résistance et de bienveillance : « On venait parler avec le public à la fin des concerts. J'ai eu le sentiment que cela mettait un pansement au cœur à beaucoup de gens. Il y avait un vrai besoin d'échange et d'écoute dans un moment où l’on peut être étouffé par la haine et la violence. »

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Une date pour résumer cette tournée ? Forcément celle de Lyon. On est le 21 février 2026, des milliers de militants d’extrême droite manifestent en ville après la mort du nationaliste Quentin Deranque. « Avec le Sucre, on avait mis un protocole en place, on faisait rentrer très vite les gens pour qu'il n’y ait pas de stagnations en bas. Et avant de commencer, le directeur a parlé au public : “Sachez qu’il y a une soirée et que si vous avez peur de partir ensuite, et on le comprend, vous êtes invités à rester dans le club jusqu'à 6h du matin”. Et on a reçu des messages de gens qui disaient que c’était leur première soirée de musique électronique et qu’ils avaient adoré. J'ai tout à fait conscience qu'on a, par moments, un côté très béni-oui-oui mais je trouve que ce genre de moment résume tout : grâce à ces espaces de communion et d'amour, les gens se rencontrent et ça se passe bien. »

Le combat continue

Et maintenant, c’est quoi la suite ? Une redite de la tournée en vue de 2027 ? « Aujourd’hui, faire une tournée contre l'extrême droite n'est selon moi pas suffisant, estime Jean. Dans une période électorale, on doit défendre non pas un anti-projet mais un projet. Il faut qu’on réussisse à trouver la ligne juste entre véhiculer nos valeurs sans être vus comme l’officine d’un parti. On reste un média et festival de musique, donc on défend ce qu’on aime artistiquement. On a envie que les gens vivent des moments de musique d'envergure et de qualité. »

 Jean Morel, le créateur de Grünt.
© DORIAN D'AMOREJean Morel, le créateur de Grünt

Ça, pour le coup, ils savent y faire et c’est même pour ça que leurs suiveurs sont fidèles. Ce week-end, 10 000 spectateurs par jour, plutôt très jeunes et venus d’un peu partout, vont s’ambiancer à la Grande Halle de la Villette devant des artistes rap (mais aussi pop) dont la moitié sont émergents. Une sorte de contrat de confiance envers un projet assez unique. Sur le tract ? Ino Casablanca, qui revient en tête d’affiche après son premier festival l’an dernier, Jolagreen23, auteur d’une session il y a trois ans avant son explosion médiatique, mais aussi les nouvelles têtes Darlingchouchou, LinLin, (D)Juno ou Al-Walid.

Quant à la ligne pour 2027, elle risque de jaillir de ses deux jours de festival. Depuis la création de l’événement en 2022, la rencontre progressive avec son public, jeune et engagé, a profondément inspiré le média et ses équipes. « J'ai une affection incroyable pour cette génération, pour la Gen Z, et maintenant pour la Gen Alpha, tellement décriée, montrée du doigt, moquée, alors que ces jeunes sont fabuleux, martèle Jean. Moi qui arrive doucement dans ma quarantaine, cela a été une cure de jouvence et d'espoir de me dire qu’il y a, dans ce pays, des gens mus de tolérance, d'ouverture d'esprit, de volonté de partager et de s'aimer. Et tu vois, dans chacun de nos concerts, cette jeunesse lance naturellement des “Siamo tutti antifascisti”. » 

Jean Morel au Grünt Festival 2025
© NeekketsuJean Morel au Grünt Festival 2025
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