L’amour de la matière ? Non, c’est bien le hip-hop qui a amené les membres de Hall Haus vers le design. « C’est grâce à des artistes comme Pharrell qui se sont peu à peu tournés vers cette pratique. Ça a suscité une intuition en nous tous, je pense », explique Abdoulaye Niang, l’un des quatre fantastiques du studio parisien qui multiplie depuis 2020 les collabs avec des grandes marques et les projets de prestige.
Un parcours étonnant qui n’était pas tout tracé pour les quatre membres, originaires de banlieue parisienne et dont aucun ne nourrissait l’ambition de devenir designer. Et pourtant. « Moi, par exemple, j’ai fait un bac STG, donc rien à voir, poursuit Abdoulaye. J’avais juste pris l’option arts plastiques. Teddy, lui, a fait opticien-lunetier. Au fur et à mesure, on a fini par entendre parler des grandes écoles d’art. A partir de là, l’ENSCI m’est apparue comme une évidence, parce que je ne voulais pas faire uniquement du graphisme ou de l’art. Je voulais vraiment faire quelque chose d’appliqué à une industrie. »
Sur les bancs de l’école, ils rencontrent Sammy Bernoussi, puis Zakari Boukhari, avec qui ils partagent la même vision de la discipline. Leur but : imaginer des pièces qui leur parlent, et qui parlent aux autres, loin des monolithes cryptiques des galeries d’art et des froids appartements de milliardaires. Leur nom : Hall Haus, fusion du hall des grands ensembles et des enseignements du Bauhaus. « L’idée, c’est de faire des allers-retours entre ces deux mondes », résument les deux créateurs. « The best of both world », comme dirait Hannah Montana.
Le design pour tous
Si, dans les années 2020, la démarche paraît novatrice, elle renoue finalement avec l’histoire d’une discipline profondément sociale. « Il ne faut pas oublier qu’à l’origine, le design, c’est pour les gens, rappelle Teddy Sanches. Il y a une dimension humaine qu’on ne peut pas négliger. Quand on pense aux objets, on pense à comment ils vont être utilisés, à innover dans les usages, à ne pas refaire des trucs que tout le monde a déjà chez soi. » Une ligne directrice qui amène les quatre compères à secouer l’univers un peu étriqué du design en 2020 avec une première chaise qui fait un bruit monstre : la Curry Mango, hybride entre la chaise de camping pliante Quechua, souvent posée en bas des bât’, et de la chaise Wassily, icône de Marcel Breuer, membre du Bauhaus, dessinée en 1925. « C'était un peu notre objet manifeste », sourit Teddy. Depuis, ils ont fait fusionner une table Noguchi avec la forme du S “américain” gribouillé sur tous les cahiers de brouillon des ados, une lampe Pipistrello avec des boîtes à chaussures Nike, ou encore une chaise à palabre traditionnelle africaine en un visage pop, en collaboration avec Jean-Charles de Castelbajac. « Notre manière de revendiquer quelque chose, ce n’est pas le rap mais le design. On fait passer des messages dans nos objets », poursuit Teddy.
Et pour s’assurer de les faire entendre au plus grand nombre, le collectif multiplie les grands écarts, entre collaborations avec des éditeurs premium comme Ligne Roset (à qui l’on doit le canapé Togo adoré de tous les influenceurs) et des expos ouvertes à tous à l’ancien Tati Barbès, en 2022. « Tati, on y allait tous, mais c’était pas hype d’y aller. Tu te faisais tailler si tu mettais des fringues Tati, s’amuse Abdoulaye, Avec Youssouf [Fofana] de Maison Château Rouge, on se connaît depuis longtemps. En 2022, on cherchait un lieu pour la Paris Design Week, au moment où il ouvrait L’Union. On a inauguré avec l’expo "Pour Ceux", appelée comme ça en référence à Mafia K’1 Fry, mais aussi parce qu’on fait du design pour ceux qui n’y ont pas forcément accès. »
Pour Teddy, l’accessibilité est une valeur essentielle : « Nos expos, le French Design 100, le Mobilier national, bientôt les Arts Décoratifs… Ça a permis de faire connaître notre nom à toute une variété de publics. Maintenant que c’est fait, on travaille pour rendre nos créations accessibles. On assume le "hall" et le "haus" : aller dans les deux directions en même temps. Avoir un objet au Mobilier national et un tabouret au prix d’une paire de sneakers. » Car oui : depuis le 21 novembre, se procurer une pièce imaginée par Hall Haus, c’est enfin possible. La joyeuse équipe a en effet dévoilé le tabouret démontable RURU en acier peint, disponible en six coloris différents. Le prix ? 190 euros (contre 1 800 euros pour leur fameuse chaise DKR).
Virgil Abloh comme modèle
Les quatre créatifs sont à l’image de leur génération : des idées par milliers et un certain mépris pour les frontières établies. Un éclectisme directement hérité de Virgil Abloh. « C’est vrai que Virgil Abloh, c’est une inspiration, dit Abdoulaye, Comme nous, c’est un enfant de Colette, de Pharrell, de Kanye… À la fin de mes études en 2018, j'ai travaillé chez Louis Vuitton pendant un an, pendant qu’il était directeur artistique là-bas. Je voyais de l’intérieur l’impact qu’il avait : quand il était au QG, tu voyais toutes les mains s’agiter. Il disait que sa marque, c’était Instagram qui l’avait faite. Sa validation, elle s’est faite par le peuple, pas par les shows. Parmi les designers, ça a suscité des débats, notamment autour de la notion de ready-made. Mais plus tu évolues dans ta pratique, plus tu comprends que, parfois, les choses les plus simples sont les plus efficaces, et que certaines choses n'ont pas forcément besoin de bouger radicalement. Nous, on utilise aussi beaucoup cette dualité : des références très accessibles, très culture pop, mélangées à des codes de design plus institutionnels. Ça rend le travail lisible, accessible. »
Entre défilés avec sa marque Off-White et élaboration de pièces de mobilier avec IKEA, Virgil Abloh, décédé en 2021, naviguait entre les arts, avec toujours la même aura. Les membres de Hall Haus poursuivent cette vision pluridisciplinaire, au sein d’une communauté locale bouillonnante, dont ils sont très fiers. « Franchement, la scène créative parisienne, en ce moment, elle est incroyable, reprend Teddy. À la Paris Design Week, on était DA du nouveau lieu Design District, et beaucoup de nouveaux designers étaient présents, beaucoup de nouveaux studios. Je crois que le design est en train de prendre une autre dimension. Avant, c'était assez fermé, un peu élitiste. Maintenant, c’est plus ouvert. Mode, musique ou design se mélangent et parlent à beaucoup plus de monde. »
Il est rejoint par Abdoulaye : « Entre Hall Haus, Air Afrique ou Tom Ducarouge, on est toute une génération massivement nourrie à l’image, via Facebook, Insta, Tumblr… On est capables de faire des associations qui auraient été considérées comme farfelues avant. Alors que maintenant, oser ces croisements, c’est devenu la norme, parce que ça parle à beaucoup de monde – et les gens captent plus vite qu'avant. »
Et ce n’est pas fini, car, à l’en croire, ça pousse déjà derrière : « La génération à venir est incroyable. On a beaucoup de stagiaires d'écoles de design, et on voit l’évolution par rapport à nous au même âge. C’est le haut niveau ! L’art, le design, tout ce qui était un peu considéré comme des trucs de niche, à la marge, sont aujourd’hui beaucoup plus valorisés dans la société et les études, et ça se voit. Ça ne présage que de bonnes choses ! »

